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26 juillet 2008 6 26 /07 /juillet /2008 16:56

Laissés pour conte


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Dans « Kiwi », Daniel Danis, un des dramaturges québécois les plus joués à l’étranger, s’intéresse aux enfants de la rue. Voilà une pièce bouleversante, un spectacle original et absolument nécessaire qui devrait intéresser un vaste public (à partir de 13 ans) pour le sujet, bien sûr, mais aussi son traitement, qui accorde une large place aux arts visuels. La pièce commence alors que Kiwi a douze ans et se termine l’année de ses quinze ans. Trois années de cauchemar qui se termine pourtant comme un conte.

Dans un bidonville d’une grande métropole, une enfant, abandonnée par ses parents, vit avec son oncle et sa tante. Mais les travaux pour les prochains jeux Olympiques amènent les autorités à effectuer un grand « nettoyage ». Les cabanes sont détruites, leurs occupants expulsés, les miséreux chassés. Laissée par le couple sur la place publique, la jeune fille se retrouve en prison, où elle rencontre un jeune garçon, Litchi, qui l’introduit dans sa communauté, des jeunes sans abri. Papaye et Mangue, les chefs de cette famille Verte, dont tous les membres portent un nom de fruit ou de légume, acceptent de la prendre en charge à condition qu’elle respecte les règles du clan : oublier son ancienne vie jusqu’à son nom, se plier aux coutumes du groupe et participer à sa subsistance. Cela par tous les moyens. Seule interdiction : le meurtre !

La jeune fille, rebaptisée Kiwi, est évidemment loin d’être sortie d’affaire. À chaque jour suffit sa peine : voler un bout de viande, revendre les objets trouvés au marché aux puces, échapper à la police et aux kidnappeurs, vaincre la mort qui rôde…

Comment résiste-t-elle donc à la faim, au froid, à la maladie, à la drogue ? Grâce à l’entraide au sein du clan, et surtout à la protection de Litchi. Grâce aux jeux colorés de ces laissés-pour-compte, aux canards blancs dont elle rêve, au bleu du ciel qu’elle aimerait voir, à la maison de pierre que la communauté voudrait acheter au vert. Mais pour cela, il faut que Kiwi – comme les autres – travaille à la maison Noire. C’est Litchi, avec Tangerine ou Raisin, qui l’initient à la prostitution. C’est lui, encore, qui tue l’homme violent qui s’en prend un soir à elle. Mis en danger, la famille Verte se voit obligée d’exclure Litchi.

Comment le couple s’en sort-il ? Car, en dépit de la noirceur du propos, Daniel Danis fait preuve d’un optimisme libérateur. Comme dans un conte de fée. Kiwi a la fraîcheur d’une princesse, Litchi la carrure du chevalier servant. Avant de pouvoir occuper le château, ils subissent des épreuves terrifiantes, vainquent de multiples démons. Maison sous terre, maison de passe, maison sur terre, le peuple de la nuit accède finalement à la lumière. Délivrance pour les uns, droit au bonheur pour les autres, l’issue n’est pas idyllique, mais l’auteur achève sa pièce sur une note d’espoir parce que la pulsion de vie est plus forte que celle de mort.

« Kiwi » | © Krista Boggs

Le fantastique, autre composante essentielle du conte, est aussi bien présent. Bien que profondément ancré dans la réalité, grâce à des images de documentaire où l’on voit des petits Roumains à même les trottoirs de Bucarest, parmi les poubelles, ne trouvant nulle autre échappatoire que de sniffer de la colle.

Sur scène, deux grands écrans sont disposés comme un livre d’images ouvert sur le monde et l’imaginaire. Y sont projetées des séquences préfilmées mêlées à des prises de vue en direct sur le plateau à l’aide d’une caméra aux rayons infrarouges. Outre les effets étonnants d’un tel processus de captation, ces éclairages accompagnent le quotidien des protagonistes, la quête, la détresse, le danger, la fuite, la défonce, mais aussi – comme autant de respirations – les désirs, les visions, les rêveries. Du live au service de l’humain. Bien que quasiment invisibles dans cette boîte noire (ils n’apparaissent que furtivement entre les deux écrans pour nous rappeler que nous sommes bien au théâtre), les personnages, ici et ailleurs, ont un sacré relief. L’axe autour des visages, sans cesse travaillé, révèle les multiples facettes de ces enfants de l’ombre.

Accompagné d’un monteur son-images, Marie Delhaye et Baptiste Amann font preuve d’un grand talent. Ils fabriquent des espaces mentaux que les images prolongent, jouent instinctivement dans le noir avec la caméra, émeuvent sans épate, font preuve d’une incroyable économie de moyens malgré la sophistication technologique. Le langage filmique est virtuose : angles, cadrages, perspectives, échelles de grandeur, flous, grains de l’image, rythmes, tout est savamment pensé. Et la maîtrise formelle de ce spectacle sert parfaitement la langue fleurie et fruitée de Daniel Danis.

Une écriture très imagée, lumineuse, ouverte sur des horizons meilleurs. Parce que, avec ce remarquable « théâtre-film », la réalité, prise en pleine figure, se frotte au conte moderne. 

Léna Martinelli


Kiwi, de Daniel Danis

Théâtre-film destiné au public à partir de 13 ans

Compagnie Daniel-Danis-Arts|sciences • Montréal

www.danieldanis.org

Conception et mise en scène : Daniel Danis

Avec : Marie Delhaye et Baptiste Amann

Vidéaste, montage et traitement des images préfilmées : Cécile Babiole

Composition, musicien électroacoustique : Jean-Michel Dumas

Chef opérateur : Stéphane Nota

Auteur des images documentaires et vidéo d’art : Benoît Dervaux

Régie générale et vidéo : Emmanuel Debriffe

Compositeur et régie son : Jean-Michel Dumas

Photos : Krista Boggs

(Texte édité à L’Arche en octobre 2007)

La Manufacture • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 12 71

Du 10 juillet au 27 juillet 2008 à 11 h 15, relâche le 21 juillet

Durée : 1 h 5

15 € | 11 € | 5 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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