Vendredi 25 juillet 2008


Le don des Belges


Le Théâtre des Doms a sélectionné les spectacles belges francophones à son programme parmi cent vingt candidatures. Chaque année, fruit de la fidèle collaboration entre les Doms et les Wallons, ce lieu permet de découvrir à Avignon de singuliers spectacles venus du Nord, souvent rafraîchissants, où les festivaliers accourent les yeux fermés. Sans avoir recours à cet humour-belge-si-décalé devenu le poncif de la critique, « Pas perdus » mélange cirque, théâtre et musique avec finesse et confirme la grande qualité de la programmation.


Qui sont les Argonautes ? Quatre étranges personnages tout de bleu vêtus, acrobates et musiciens, qui se chamaillent en grommelant, se disputent en silence, mais s’aiment et ne sont rien l’un sans l’autre. Au milieu de kaplas (voir plus bas), ils ébauchent en ouverture un drôle de jeu de cache-cache : le petit nerveux du groupe traque le grand timide malicieux. Sans succès. Les rejoint le balèze aux épaules rembourrées. Puis un quatrième tout héberlué, chevelu quand les autres sont rasés, qui trouble l’ordre établi et complète la panoplie d’une troupe un peu secte.

 

De temps en temps, un pseudo-gourou, en voix off, leur enjoint en effet de se calmer. « Calme, calme » répète-t-il d’une voix hypnotique et vaporeuse. Un peu distraits, joueurs par nature, les Argonautes obtempèrent et soufflent un bon coup. Entre deux histoires sans paroles, qui donnent pourtant du sens aux tours exécutés, leurs rapports se modifient. Jonglage, musique et équilibrisme s’insèrent ainsi dans la narration suggérée des relations de groupe.



Des kaplas – grands panneaux de bois – et de graciles baguettes de toutes tailles sont leurs outils principaux. Quelques instruments de musique et une boule qui roule toute seule viennent également les accompagner. Des scènes évocatrices – un concert, un billard, un homme se mure dans sa maison – alternent avec des visions spectaculaires – l’héberlué, tel un oiseau de nuit planté sur d’immenses baguettes. Mais l’agilité des comédiens circassiens, qui feint parfois la maladresse, ne s’exhibe jamais. Sans rupture et dans une dramaturgie soignée, les objets se transforment au gré de leur utilisation sans cesse renouvelée. Il en va ainsi des kaplas, tour à tour cloisons, murs, toits, palissades, dominos ou touches de piano. Au gré de leurs métamorphoses, le spectacle avance, se transforme, toujours avec des moyens raisonnables, une grande économie de paroles, et une très subtile inventivité.

 

Sans doute le clou du spectacle se produit-il lorsque le petit nerveux se retrouve en équilibre instable sur un kapla positionné sur un autre, comme une barre sur son T. Les Argonautes, souvent rivaux, s’allient alors pour l’aider. Solidaires et de bonne volonté, ils se mettent cependant à leur tour en danger. « Calme, calme » répète l’envoûtant gourou. Les solutions se succèdent pour le sauver, mais la situation empire.

 

Les Argonautes se proposent de faire monter le cirque sur les planches, à l’heure où les disciplines s’interpénètrent de plus en plus. Leur spectacle conjugue admirablement intelligence dramaturgique, expressivité du jeu et habileté technique. L’humour des situations et l’humanité des personnages permettent de démultiplier les degrés de lecture. Entre la fiction des relations de groupe et la virtuosité, à la fois humble et remarquable des tours exécutés, un fragile équilibre s’installe, nécessaire et jamais démenti, qui maintient l’épaisseur d’un spectacle émouvant et intelligent, mené avec légéreté, simplicité et fluidité. 

 

Éric Demey

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Pas perdus, par les Argonautes

De et avec : Benji Bernard, Étienne Borel, Christian Gmünder et Philippe Van de Weghe

Mise en scène : Louis Spagna

Éclairages : Stef de Stropper

Régie : Anne Straetm

Costumes : Benoît Escarmelle

Théâtre des Doms • 1 bis, Escalier-Sainte-Anne • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 99

Du 7 au 27 juillet 2008 à 14 heures, relâche le 21 juillet

Durée : 1 h 10

14 € | 6 €

Recommander - Ecrire un commentaire - Publié dans : Avignon Festival et Off 2008 - Par LES TROIS COUPS
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