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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 11:33

L’insoutenable légèreté des êtres…

 

Ah, le joli spectacle que voilà ! Un petit bijou d’intelligence, d’irrévérence, d’implacable lucidité. Sur soi-même et sur les autres. Sur la vacuité de l’existence, la fuite inexorable du temps, le déclin latent et la perte irrémédiable de toute chose… Et puis l’Écriture au centre de tout cela, source d’apaisement autant que de souffrance, le mystère insondable des mots… À travers des extraits du journal intime de Virginia Woolf, la comédienne Sylvie Boutley nous offre, entre légèreté et gravité, un vrai moment d’intimité avec l’écrivain. À partager dans l’espace feutré de la salle Roquille jusqu’au 2 août…

 

Entre 1915 et 1941, Virginia Woolf a écrit ce qu’il convient d’appeler un journal « intime », dans lequel elle s’est astreinte à retranscrire ses activités, ses impressions, ses réflexions. Dans ce qui compose un véritable tableau impressionniste, l’auteure capture des fragments de l’existence, des instantanés de vie, des « petits riens »… le tout ciselé dans une langue raffinée, avec un esprit à la fois critique et ludique, une  simplicité et une spontanéité désarmantes, que sans nul doute seule l’écriture diaristique permet. Elle se fait également portraitiste, et nous sourions face à la chroniqueuse mondaine qui dépeint avec une plume acerbe et une ironie cinglante la futilité et la superficialité de ses contemporains, société abhorrée autant que source d’inspiration et de fascination sans cesse renouvelée. Un journal, donc, qui, malgré lui, est aussi un témoin de son temps, une radiographie de son époque, où les errements et les tragédies, mais aussi les évolutions sociales et les avancées techniques, transparaissent derrière l’apparente banalité des propos et rendent tout son poids à un contexte historique, politique et social souvent des plus sombres. Journal enfin, qui peut être considéré comme l’antichambre de son œuvre, un laboratoire de ses projets littéraires, un atelier d’écriture, où elle peut librement s’exercer, s’aiguiser, s’affûter, « s’emparer des mots », dans le souci constant d’aller toujours au plus profond des choses.

 

Petite silhouette gracile, Sylvie Boutley apparaît, assise dans la pénombre, au milieu d’un amoncellement de cahiers, de planches et de caisses en bois, espace de travail qu’elle modulera, désossera, assemblera tout au long du spectacle. Jolie métaphore pour dire celle qui n’a eu de cesse d’explorer la langue, de se libérer des contraintes de la forme, d’envisager les différents possibles de la narration et de la chronologie, remettant ainsi en cause les règles littéraires classiques et devenant l’un des auteurs les plus avant-gardistes du début du xxe siècle.

 

Dans la douce lumière de ce bureau-atelier, l’auteur-artisan relit (et relie) ses journaux, carnets, cahiers, annotations, ces « lambeaux désséchés » comme elle les appelle, car « Ces notes ne comptent pas en tant qu’écriture. C’est pour moi comme de se gratter ». Impressionnante mésestime de l’écrivain sur elle-même et sur sa propre production. Travail, humilité, exigence face à la tâche et à l’immensité de l’œuvre qu’il reste à accomplir. Ce perfectionnisme, proche parfois du masochisme, nous laisse, en tant que spectacteurs, non pas tant perplexes que littéralement stupéfaits, voire révoltés (parce que touchés ?). « Que j’écrive, et je ne suis plus qu’une sensibilité… » Car l’écriture est vitale. Épidermique. Elle est « démangeaison ». Mais elle se révèle aussi défi, lutte, combat. Pétrie de peines et de contradictions. Jamais évidente, sereine, aboutie. Toujours laborieuse, contrainte, arc-boutée sur elle-même, résistante… À la fois refuge dans l’imaginaire et fuite de la réalité, l’écriture libère, apaise, et permet dans le même temps de s’extraire du quotidien, et de faire de celui-ci, à sa plume défendante, une matière textuelle.

 

Ce matériau littéraire brut, fragmentaire, quasi expérimental, n’était pas à proprement parler un matériau dramatique, et tout le défi (remporté par Sylvie Boutley) réside là : comment faire de cette matière littéraire du théâtre ? Comment l’incarner, lui donner vie, souffle, corps, chair ? La rendre palpable sur le plateau ? À la faveur d’un choix subtil et d’un découpage judicieux, et avec une délicatesse et une grâce infinies, Sylvie Boutley est Virginia Woolf. Elle est ses peurs, ses angoisses, ses interrogations, ses doutes. Elle parvient à nous faire entendre la voix de l’auteur, la petite musique mélancolique de cette âme écorchée, celle d’une femme singulière. À côté, en marge, au bord. « Bizarre », comme elle se plaisait à le reconnaître. Développant très tôt une personnalité angoissée, Virginia Woolf, qui mit fin à ses jours en 1941, ne devait cesser d’osciller entre longues périodes de dépression et brusques élans de vie.

 

Avec une conscience aiguë du vide abyssal que peut être l’existence, c’est une Virginia Woolf vieillissante et lasse qui (s’)interroge ici: « Pourquoi la vie est-elle si tragique, si semblable à un petit trottoir en surplomb d’un abîme ? ». Devant le spectre de la décrépitude et ce sentiment d’inutilité absolue, ne lui reste que le travail pour empoigner la vie… Point d’aigreur cependant, car l’auteur sait se montrer facétieuse et rire d’elle-même. Juste le sentiment diffus du temps qui passe, de la mort qui est à son œuvre, de la non-pérennité des choses et des êtres…

 

« Si nous vivions en toute sécurité, sans jamais vouloir tenter le diable, ni trembler au bord des précipices, nous ne serions jamais déprimés, j’en suis sûre. Mais nous serions déjà fanés, résignés et vieux » : pour d’aucuns une vision pessimiste, désespérée, voire décadente de la vie ; pour d’autres (et j’en suis), cette vision-là est bel et bien leçon de vie, de courage et d’abnégation. 

 

Delphine Beaugendre

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Jette un dernier regard, à partir d’extraits du Journal de Virginia Woolf

Mise en jeu et décors : Sylvie Boutley

Interprète : Sylvie Boutley

Salle Roquille • 3, rue Roquille • Avignon

salle-roquille@wanadoo.fr

Réservations : 04 90 85 43 68

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 19 h 30

Relâche les 21 et 28 juillet

Durée : 1 heure

12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Philippe Caron 18/08/2008 12:02

D'accord avec cette critique, un magnifique spectacle... pour ceux qui aiment Virginia Woolf surtout, qui n'étaient malheureusement pas nombreux dans la salle (3 spectateurs le jour où j'y étais).

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