Work in progress
Shakespeare nous a montré à plusieurs reprises que le temps n’avait pas d’effet sur la majorité de ses pièces, et déjà un grand nombre de cinéastes ont entrepris d’adapter ses œuvres au cinéma. À l’image de Baz Luhrman avec son « Roméo + Juliette » ou encore cette version d’« Othello » qui en avait resitué l’action dans le cruel univers des campus universitaires américains. Film révolutionnaire pour le premier, adaptation décevante pour le deuxième, faire sonner Shakespeare aujourd’hui n’est pas si simple…
Mais qu’en est-il du théâtre. En 2008, que peut-on dire de Shakespeare sur les planches ? Dans son livre l’Espace vide, Peter Brook met en lumière, parmi quatre formes de théâtre, celle de théâtre mortel et fait entrer dans cette catégorie les mises en scène de pièces shakespeariennes qui ne font pas l’effort de se demander comment elles peuvent résonner dans la réalité de notre temps, qui font du théâtre un art élitiste et de ce fait inaccessible au peuple.
Dévolu à l’enseignement privé le reste de l’année, le collège de La Salle ouvre ses portes à une quarantaine de compagnies à l’occasion du Off d’Avignon. Parmi elles, le Théâtre du Voile-Déchiré vient présenter Othello, théâtre urbain. Un travail dans la lignée de leur précédent opus, Pas de quartier, découverte Avignon 2007, et qui mêlait déjà l’histoire (la France des colonies et les tirailleurs sénégalais) avec la culture hip-hop des banlieues.
Othello théâtre urbain reste dans cette ligne, puisque le metteur en scène et directeur du Théâtre Silvia-Monfort à Saint-Brice-sous-Forêt fait se rencontrer Shakespeare et treize jeunes de Sarcelles, issus de la culture hip-hop et sans expérience de la scène ni du jeu d’acteur. Bilan : un spectacle frais et exécuté avec passion et énergie, mais qui pâtit de son manque de technique et de précision.
Éric Checco se dit l’instigateur du théâtre urbain, forme novatrice qu’il s’efforce d’entretenir depuis son installation à Sarcelles en 1997. Pour Othello théâtre urbain, il auditionne une cinquantaine de jeunes issus de la culture hip-hop. Treize d’entre eux seront retenus. « Le deal a été clair dès le départ. Je leur ai demandé de tout donner sur ce projet s’ils voulaient qu’on l’apporte à Avignon pour 2008 », explique le metteur en scène.
Promesse tenue… des deux côtés : les jeunes construisent eux-mêmes leur décor et travaillent d’arrache-pied pour mener leur projet à terme. Une énergie brute qu’ils ont réussi à donner au spectacle. Cependant, cette énergie brute est déversée un peu maladroitement. Nombre d’entre eux sont danseurs et chanteurs, et certains avaient déjà travaillé avec Éric Checco sur Pas de quartier. Mais aucun n’a d’expérience en ce qui concerne le jeu de l’acteur. Chose qui inévitablement se ressent à la vue du spectacle. Le jeu est maladroit, faux la majeure partie du temps, pour la plupart d’entre eux, même si Desdémone et Emilia s’en sortent bien.
Les différentes chorégraphies manquent, elles, de précision, l’occupation de l’espace et la gestion du corps sont hésitantes, le stress de la deuxième représentation n’aidant pas. Malgré cela, je me suis laissé prendre par le plaisir que ces jeunes ont d’être là, leur enthousiasme et leur fraîcheur.
Alors, certes, tout cela est maladroitement fait, mais le théâtre a besoin de formes nouvelles et de gens qui les défendent. Ce serait faire le jeu de la démagogie et de la condescendance, car il est de bon ton de le faire dès qu’une production artistique est estampillé « banlieue », de crier au génie. Il en est de même pour tout ce qui relève du devoir de mémoire. Et le critique qui ne se conforme pas à la règle est rapidement taxé de fascisme. Non, ce n’est pas un gage indiscutable de qualité.
C’est pourquoi je dirai que l’apport de la technique et de la précision, le perfectionnement de ce beau projet par la poursuite de la recherche et de la remise en question de la forme théâtrale, ainsi que la maîtrise de l’art de l’acteur, lui donnera une vraie crédibilité dans le paysage théâtral français. ¶
Benjamin Brenière
Les Trois Coups
Othello, théâtre urbain, d’Éric Checco, d’après Othello de William Shakespeare
Théâtre du Voile-Déchiré • centre Valéry-Watteau • route des Refuzniks • 95200 Sarcelles
01 39 92 27 61
www.voiledechiree.com (site en cours de création)
Mise en scène et adaptation : Éric Checco
Assistante à la mise en scène : Christelle Garan
Avec : Romain Abrego, Laurent Bourgeois, Céline Broudin, Caroline Drivet, Madeleine Feuillette, Réginal Jean Louis, Alice Lebovits, Jean-Claude Muaka, Goeffrey Renaud, François-Xavier Rey-Brot, Chloé Sarfati, Josué Thermilus, Franck Vizzone
Conseil artistique : Élisabeth San Juan
Chorégraphe : Éric Touitou
Costumes : Fatma Jendli
Régie : Guillaume Baronce
Assistant création : Bass Dhem
Production : Élodie Chrétien
Communication : Sophie Potier
Collège de La Salle • 1, place Pasteur • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 88 00 56
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 18 h 20, relâche le 22 juillet
Durée : 1 h 25
14 € | 10 € | 8 €
Les Trois Coups, c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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