Démence sémantique à écouter d’urgence
« Est-ce ? Sans cible ? » Ces mots qui ouvrent la pièce sont à eux seuls un condensé de l’esprit de « Craché grave ». Un jeu sur la langue, porté à bout de souffle et de sons par un poète en perdition. De sens.
J’entre dans une petite salle obscure, intimiste. Rien qu’à l’épure du décor et au silence qui régne, je sens qu’ici, on va me parler. Vraiment. Il va
parler. Il va poétiser la langue pendant un peu plus de cinquante minutes.
Nicolas Allwright est seul en scène, dans un espace carré délimité par des cordes blanches. Le début me plonge dans le noir : l’homme cherche quelque chose, creuse, perce à l’aide d’un outil. Cela se passe dans le langage, au plus près du son, au plus près de la musique des mots. C’est étonnant, j’avais oublié à quel point l’obscurité agit comme une caisse de résonance. À quel point elle répercute les syllabes pour les faire venir se cogner et se culbuter au creux de mon oreille. Creuser les mots, percer les mots, les évider de leur sens et de leur évidence. Les rendre fragiles, vulnérables. Lutter au corps à corps avec la matière-son comme on modèlerait ou sculpterait, agir en artiste. Agir en poète.
On pense à un jeu d’abord : jeu de mots qui ricochent, qui se confondent en homonymie, qui se heurtent et affolent la logique. Et puis cela devient perturbant, dangereux même, car cela touche à l’essentiel. Le poète ne veut pas de cette langue si « propre sur elle », si froide, si frustrante. Alors cracher les mots, envoyer la matière brute de la pensée, ne pas la formater, encore moins la formaliser. Parler dans l’urgence de la recherche.
Deux personnages s’affrontent à l’intérieur d’un homme : je, le centre, l’ego, et il, la périphérie, l’ailleurs. Le passage d’une entité à l’autre se fait aussi par la représentation spatiale : il y a des cordes à franchir comme on aborderait une frontière. L’intérêt vient aussi de là, de cet affrontement entre bribes de pensées intimes et intervention de toutes les paroles extérieures dont il se nourrit. Toutes les interférences viennent alimenter la parole, mais aussi la parasiter.
Peut-on se retrouver, retrouver sa langue quand tout dévie, quand tout déraille et qu’il ne reste que le rire face à l’absurde, quand ce rire répond à l’absurdité. Comme si là, les mots n’avaient plus leur place, qu’on ne pouvait plus qu’émettre ce son guttural, inquiétant. Car si je ne réussit plus à parler, il ne comprend plus ce qu’il entend.
Langage menteur : la parole telle qu’elle existe a perdu de sa musicalité, elle est décharnée, falsifiable, disséquée pour devenir outil de pouvoir à la rigueur aussi implacable que grammaticalement irréprochable.
Langagement : l’homme creuse des mots polyphoniques à l’aide d’un foret. Son outil agressif provoque des sons métalliques et nous bouscule. Ce poète-là n’a pas une parole douce et propre, il éructe, il jouit, il joue et se salit la langue. Il donne du relief, il crée sa propre musique au sein des mots. Son propre regard.
Engagement : je recommande ce spectacle à tous ceux qui se sont sentis inquiets en entendant l’utilisation perverse des mots par les détenteurs de la parole : nos politiciens, orateurs, publicitaires et journalistes de grande écoute. Pour tous ceux qui, comme le comédien, ont parfois eu le regard exorbité par cette masse d’informations à mastiquer et à digérer lourdement (à moins qu’on préfère vomir convulsivement en rire d’effroi).
Enfin, je recommande ce spectacle à tous ceux qui aiment la révolte avec un peu plus de complexité qu’un tract pamphlétaire, à tous ceux qui aiment se perdre dans la musique, dans le rythme, dans le souffle et le sacré. À tous ceux qui osent décrocher du sens logique pour s’ouvrir au sensible, et ressentir autrement.
« M’entends-tu ? » dit plusieurs fois le poète… Qu’est-ce qu’on entend ? Qu’est-ce que j’entend ? Car, ici, c’est le son qui nourrit le sens, le signifiant qui précède le signifié. Alors où nous emmène-t-il ? Où nous perd-il ? Peut-être bien dans un « nomade langue », un espace hors repère qui nous insuffle un peu de la force du verbe. Qui nous rappelle à l’art. ¶
Aurore Krol
Les Trois Coups
Craché grave, de Nicolas Allwright
Nomades langues • 27 bis, rue de la Palapharnerie • 84000 Avignon
Avec : Nicolas Allwright
Collaboration artistique, régie : Lucia Trotta
Lumière et scénographie : Orazio Trotta
Peintre : Valérie Dintrich
Coproduction Nomades langues et le Chien-qui-Fume
Avec le soutien du musée FujaK et La Tache d’encre
Le Petit Chien • 76, Guillaume-Puy • 84000 Avignon
Réservation : 04 90 86 80 68
Du 11 juillet au 1er août 2008, jours impairs uniquement
Durée : 1 heure
14 € | 10 €
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
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