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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
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Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt : celui d’Ingmar Bergman en tout cas. Du 10 au 31 juillet à 10 h 30, Le Petit Louvre accueille ses « Scènes de la vie conjugale », dans une mise en scène un peu lente de Michel Kacenelenbogen. Un couple qu’on croyait heureux se défait, se déchire et finalement se découvre au cours d’une de ces crises qui le tuent. Typique des années 1970, cette double « autocritique » a le mérite de nous rappeler les effets désastreux du « tout se dire » sur ceux-là mêmes que cette doctrine prétendait libérer. Sympa mais longuet.
Écrits au départ pour un film, ces dialogues racontent le divorce de deux êtres désespérants de normalité. Ils ont un bel appartement, de beaux enfants, de bons métiers, sont de gauche comme presque tout le monde dans ce royaume exemplaire qu’est alors la Suède (avec tout de même le plus grand nombre de suicides d’Europe). Jusqu’au jour où Marianne apprend que Johan la trompe depuis… quelque temps.
Décor à l’image du propos : en apparence impeccable, clair, moderne. À gauche une table, à droite une penderie avec ses vêtements propres bien rangés, au milieu le lit, surdimensionné, qui dit l’importance accordée à ce qu’on y faisait. Car aujourd’hui on n’y fait plus que lire et dormir. Ce lit est redevenu un meuble, un obstacle qu’il faut contourner, surdimensionné lui aussi. Le « non-dit », comme on disait.
Derrière le lit, un mur, qu’une bande de tissu vient séparer, laissant une « marge » de chaque côté. C’est là que seront projetés des extraits de l’interview que les deux protagonistes ont dû donner à quelque sociologue. Marianne à gauche, Johan à droite y diront – les yeux droits dans l’objectif – leur bonheur d’être ensemble depuis dix ans. Ce témoignage idyllique viendra en contrepoint narquois des scènes de plus en plus violentes entre les deux « futurs ex ». La première fois, on regarde avec amusement, pressentant la suite ; la deuxième aussi ; ensuite, on a compris.
Comme trop souvent, ces intermèdes vidéo sentent leur pédantisme et, accessoirement, leurs changements de costume qui n’osent pas s’avouer. On préférerait que l’actrice, notamment, reste en peignoir ou en ce qu’elle voudra, mais qu’on avance ! Car on n’avance guère, même si, là encore, on a bien compris qu’on veut nous montrer l’enlisement. Du couple d’accord, mais pas du spectacle.
La « pièce » ne démarre vraiment que quand Johan fait sa valise au propre comme au figuré. Jusque là, entre elle et lui, ce ne furent que coups de griffes, propos sibyllins et sourires faux jetons. Là, pour la première fois, Alain Leempoel lève un coin du voile tant du personnage que de l’excellent acteur qu’il est. La pièce va prendre alors un tour nettement plus intéressant : celui de deux parties de cache-cache. L’une, des personnages avec eux-mêmes, entre eux, avec le sexe ; l’autre des spectateurs avec leurs souvenirs personnels. Car, bien sûr, c’est inévitable, puisque prévu, on s’identifie ! Et chacun, dans son coin, d’y aller de son pronostic presque chaque fois faux, tant Ingmar Bergman reste un fin observateur de cet étrange marigot qu’est l’âme humaine.
C’est la meilleure partie de cette inattendue descente aux enfers, plus de l’homme d’ailleurs que de la femme, qui, dans cette œuvre assez noire, illustre le mot de Guitry : « La femme, un sphinx sans énigme ». Muriel Jacobs reste à ce propos un petit peu à la lisière de son chemin de croix. Certes, il est un peu moins bien tracé que celui de Johan, mais il me semble qu’elle pourrait tenter quelques changements de rythme et surtout, une fois ou deux, se lâcher comme on dit.
Le spectacle sera repris cet automne à Paris au Théâtre Mouffetard. À mon avis, il gagnerait à être allégé, je le répète, de quelques-unes de ses « coupures vidéo » de faible intérêt pour laisser Muriel Jacobs et Alain Leepoel trouver la note juste de cette partition difficile, à mi-chemin entre l’opéra et la musique de chambre. Ils devraient facilement y arriver et je retournerai les voir, car ce sont deux acteurs touchants. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Scènes de la vie conjugale, d’Ingmar Bergman
Panache Diffusion
06 85 90 21 18
Mise en scène : Michel Kacenelenbogen
Avec : Muriel Jacobs, Alain Leempoel
Assistant à la mise en scène : Kim Leleux
Traduction : Jacques Fieschi
Scénographie : Élisabeth Schnell et Michel Kacenelenbogen
Lumières : Laurent Kaye et Michel Kacenelenbogen
Création musicale : Pascal Charpentier
Régie : Simon Borceux, Denis de Bock
Direction technique : Maximilien Westerlinck
Coproduction Théâtre le Public Bruxelles | Théâtre de Namur
Le Petit Louvre • 3, rue Félix-Gras • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 04 24
Du 10 au 31 juillet, à 10 h 30
Durée : 1 h 40
16 € | 11 €
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