Au secours ! On a assassiné Racine
Une seule pièce de Racine est mise en scène cette année au Off d’Avignon et non des moindres : « Phèdre ». J’attends avec délectation l’entrée du public dans l’agréable carré aménagé de l’espace Alya. J’entre. Enfin ! Un long drap rouge tenu par deux danseurs cache la scène. Les spectateurs prennent place. Les premiers rires gras et faux des comédiens annoncent la couleur de la pièce. Le drap se soulève et le cauchemar commence… La nausée me saisissant, je n’ai pu supporter un tel carnage que le temps de trente minutes – néanmoins suffisantes – et je prie tout lecteur de cet article de m’en excuser.
Phèdre est rongée par l’amour incestueux qu’elle porte au fils de son époux, le roi Thésée, ce « fils de l’Amazone », cet Hippolyte intrépide et inflexible à
l’amour. Pourtant, l’indomptable fléchit aux charmes d’Aricie, prisonnière de Thésée. Cet amour passionnel d’une belle-mère pour son beau-fils va ravager tout une famille jusqu’à la
décimer.
On ne peut s’atteler à une tragédie en alexandrins sans un minimum de respect et de connaissance de ses fondements. Racine a travaillé cette forme, s’est appliqué à marier ses rimes avec prouesse, a recherché des consonances et des rythmes particuliers dans le but d’une esthétique et d’une poésie propres à la dramaturgie de Phèdre. Un texte de Racine est telle une partition musicale à déchiffrer, avec ses accélérations, ses enchaînements et ses silences. La barbarie avec laquelle la compagnie Miressance a massacré ses vers relève d’une absence évidente de travail sur le texte. Et comment le comprendre quand la rythmique et la construction, parfois complexe, de l’alexandrin ne sont pas respectées ?
Parti pris de modernisation me direz-vous ? Je pourrais l’admettre à contrecœur s’il servait l’action tout en conservant la poésie du texte, s’il lui apportait une note nouvelle. Mais la mise en scène on ne peut plus fossilisée évince cette théorie et met en évidence la faiblesse des comédiens.
Faiblesse aussi bien technique que corporelle : Myriam Dakhlaoui qui interprète Phèdre a une tendance irritante à partir dans les aigus à chaque moment d’émotion. Luc Févry, notre Hippolyte, quant à lui, mise tout sur le souffle pour montrer son accablement et, dans l’ensemble, le texte est souvent chanté. Par ailleurs, on sent les comédiens patauds. Ils dirigent maladroitement leur corps dans l’espace. D’où beaucoup de piétinements et de mouvements hésitants. Les gestes ne sont pas assumés alors que la tragédie aborde des passions extrêmes, insupportables aux personnages. En voulant les réduire à des passions quotidiennes, la metteuse en scène Élisabeth Chastagnier évoque un drame banal et rend cette tragédie dérisoire. Hippolyte devient un grincheux bodybuildé, Aricie la parodie de l’adolescente amoureuse qui glousse dans les bras de sa copine Ismène, Œnone une grand-mère qui gronde sa petite-fille d’avoir fait une bêtise et Phèdre une héroïne de film érotique… À cela s’ajoute un jeu tout en démonstration : démonstration de la souffrance, démonstration de la haine, démonstration de l’amour et, ce, par des grimaces explicatives, des gémissements et soupirs à répétition. Au lieu de rechercher la sincérité des sentiments, tous les mots sont joués si bien que, outre le côté répétitif, on finit par passer à côté du véritable sens du texte.
Seule la présence de trois danseurs professionnels paraît innovante. Présence malheureusement mal exploitée : tantôt trop explicative, tantôt trop en retrait, elle n’offre que redondance ou distanciation sans jamais s’unir ni servir la catharsis. On souffre de voir leur talent indéniable se mettre au service d’une mise en scène qui frôle l’amateurisme et se boursouffle d’autocomplaisance.
C’est alors que je pense aux spectateurs qui se sont fait avoir en payant 14 € pour assister à ce spectacle. Des spectateurs qui ne sont pas forcément familiers de la tragédie ou de l’alexandrin. Certains s’estimant incultes s’efforcent d’être admiratifs, d’autres n’iront plus voir de Racine. Ces gens sont des escrocs, et il est important de les dénoncer, sans quoi nous assisterions à la perte de notre héritage théâtral et culturel. ¶
Aïda Asgharzadeh
Les Trois Coups
Phèdre, de Racine
La Compagnie Miressance • 17, impasse Chevreul • 69100 Villeurbanne
09 52 45 51 59
Mise en scène : Élisabeth Chastagnier
Avec : Béatrice Vandevelde, Alisée Valantin-Casanova, Daniel Poinard, Myriam Dakhlaoui, Pierre Piquet, Ève Reinquin, Luc Févry, Éliane Cureau-Clavel, Thomas Magnet, Bruno Froment, Læticia Dumont
Danseurs : Ève Reinquin, Anthony Barge, Cindy Drouhard
Création son et lumière : Francis Faure
Musique : Serge Bodart
Costumes : Paul Guinet
Décors : Jacques Guillermin
Espace Alya • 31 bis, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 27 38 23
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 20 h 15
Durée : 2 heures
14 € | 10 €
« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
Chère madame (messieurs dames ?)
Nous avons lu avec toute l’attention qu’il méritait votre article dont le titre : « Au secours ! On a assassiné Racine » résonne comme une accroche provocatrice (mais depuis le temps que ça lui arrive, gageons que celui-ci s’en remettra).
C’est beaucoup d’honneur que vous nous faites et beaucoup de pouvoir que vous nous prêtez de nous accuser d’avoir, à nous seuls, mis en péril « notre héritage théâtral et culturel ». D’autres – et non des moindres – s’y emploient mieux que nous et avec plus de succès ! Un survol rapide de la programmation du off montre à l’évidence qu’il faut un certain courage pour oser y monter Racine – ce dont vous nous rendez justice bien malgré vous en signalant que parmi les innombrables : « monologues du vacherin (ou du pénis, au choix) », « la belle, la blonde et la salope », et autres « faites l’amour avec un Belge » un seul Racine est monté.
Nous souhaitons en effet faire connaitre au plus grand nombre, à nos risques et périls, malgré la déculturation ambiante les grands textes classiques auxquels nous croyons, tâche dans laquelle vous ne nous aidez pas, quitte à contribuer de manière active à cette disparition de notre « patrimoine théâtral et culturel » que vous dénoncez par ailleurs.
Le public, lui, ne s’y trompe pas, pour aussi inculte que vous le preniez, et nombreux sont les spectateurs – que la brièveté de votre fugace et collective visite ne vous a pas permis de rencontrer, après les avoir dérangés par votre sortie intempestive en cours de représentation (respect, dites vous?) – qui prennent du plaisir à nos représentations et nous en remercient, quelquefois même de manière très émouvante.
Bien sûr, nous avons aussi à faire à quelques intégristes qui supportent mal une mise en scène qui ne soit pas sortie de la naphtaline où les esprits étroits ont placé les classiques.
Leurs arguments ressemblent aux vôtres qui procèdent plus de l’invective que de la compréhension actuelle de l’œuvre.
« Racine a travaillé cette forme, s’est appliqué à marier ses rimes avec prouesse, à rechercher des consonances et des rythmes particuliers dans le but d’une esthétique et d’une poésie propre à la dramaturgie de Phèdre. »
Cette phrase de votre article digne d’un Lagarde et Michard qui aurait été écrit au 19ème ne montre/ démontre rien : elle affirme !
Discutez !, débattez !, réfléchissez !, rencontrez les gens de terrain ! Faites du journalisme plutôt que de la dissertation d’élèves de terminale.
Ainsi d’Hippolyte qui passe son temps « à faire voler des chars sur le rivage » à pousser des cris dans la forêt (sans doute en chassant), qui s’attaque « aux monstres aux écailles jaunissantes » on pourrait s’attendre à ce qu’il ne fût ni chétif ni malingre. Le traiter de body-builder révèle de votre part, outre une méconnaissance du texte, également une intention perverse et rampante comme si sacrifiant à l’idée répandue dans la beaufferie universelle, vous insinuiez que la taille du cerveau varierait en proportion inverse de celle des muscles.
Comment peut on affirmer d’une part que « le texte de Racine est telle (sic) une partition musicale » et se plaindre que le texte soit chanté.
Comment ne pas vous pardonner d’avoir vu une grand mère dans Oenone quand Racine nous en donne lui-même les pistes « Songez vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue » : elle est donc plus vieille que Phèdre, « mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté », « votre vie est pour moi d’un prix à qui tout cède » : Phèdre est donc sa seule famille… Seule une écoute attentive du texte que ne vous a sans doute pas permis votre rapide visite aurait pu vous détromper.
Comment tenter de vous expliquer que la tirade où Phèdre dit à Hippolyte quel aurait été son désir d’avoir remplacé Ariane dans le labyrinthe du Minotaure nous apparait clairement comme une métaphore de son désir charnel d’Hippolyte, pivot du personnage (1).
« C’est moi prince, c’est moi dont l’ultime secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours
(…)
Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue »
Enfin et surtout, ce n’est un secret pour personne, le classique jouit d’une image plutôt négative auprès d’une partie importante des spectateurs et des plus jeunes en particulier. Pour y pallier, nous souhaitons présenter des mises en scène où le spectateur ne s’ennuie pas, ou les vers soient écoutés, quitte à bousculer un peu, dans le respect absolu du texte, la déclamation dont nous vous souhaitons de n’être pas un des derniers chantres attardés.
L’intérêt des spectateurs et notre expérience auprès des scolaires nous confirme dans cette voie.
Nous sommes fiers de notre spectacle, nous sommes fiers de notre mise en scène, nous sommes fiers de notre démarche et votre appel au boycott, car c’est bien de cela qu’il s’agit, dont la seule motivation n’a raisonnablement pût être que de « pisser de la copie » est un geste lourd dont nous souhaitons également pour vous que vous n’ayez pas clairement mesuré les conséquences pour une jeune compagnie comme la nôtre.
Quant à votre accusation injurieuse et diffamante d’escroquerie, émanant de gens qui ne payent pas leur entrée elle nous apparait éminemment risible et nous laissons le lecteur seul juger de quel bord, entre vous et nous, elle se situe, sans préjuger évidemment des actions juridiques que nous pourrions être amenés à engager.
Pour la Cie Miressance : Elisabeth Chastagnier, Francis Faure
(1) « A peine plus âgée qu’Hippolyte, elle éprouve une passion scandaleuse charnelle et obsessionnelle qui la plonge dans une mélancolie érotique » in Petits classiques Larousse
Madame, Monsieur,
Force est de constater que vous n’acceptez que les critiques élogieuses et ce débat n’aurait pas lieu si la mienne l’avait été. Or le travail de critique est un travail de jugement – inévitablement personnel – argumenté, qui peut être positif tout comme négatif. En aucun cas la mienne ne souhaitait vous insulter. Je sais combien la survie des petites compagnies est en péril actuellement et comme vous avez pu le constater si vous avez un tant soit peu suivi mon travail au sein des « Trois Coups » durant Avignon 2008, je soutiens activement bon nombre d’entre elles. Il n’est pas question ici de parler des « Monologues du pénis », des « la Blonde, la Belle et la Salope » ou autres, spectacles auxquels je n’accorde aucun intérêt et auxquels je ne me rends pas.
J’ai effectivement souligné qu’un seul Racine a vu le jour cette année au Off. Entreprise courageuse qui m’a donné l’envie de vous découvrir. Courageuse, car nous savons tous combien la tragédie est difficile à mettre en scène et délicate à interpréter. Et ce n’est sans doute pas un hasard si trop peu de troupes s’y attèlent de nos jours.
Par contre, je trouve indécent et déplacé de modifier mes mots, c’est pourquoi je tiens à faire quelques rectifications à votre commentaire.
Tout d’abord, je ne vous accuse pas « à vous seuls » de mettre en péril notre héritage théâtral et culturel. Je vous l’accorde, ce serait beaucoup d’honneur que je vous ferais et beaucoup de pouvoir que je vous prêterais. Je dis simplement que vous y participez. Le public n’est pas dupe, il sait à quoi s’attendre face aux « Monologues du pénis », mais il s’attend aussi à voir du Racine quand il va voir « Phèdre ».
Ensuite, je n’ai jamais considéré le public comme inculte. Ne vous trompez pas, je ne m’estime pas plus ou moins intelligente que le public, j’en fais partie. C’est avec plaisir que je vais au théâtre, comme toute autre personne. La représentation plaît ou déplaît, on ne peut forcer le ressenti et le sensible. Quand le déplaisir devient insoutenable, je préfère quitter la salle, ce que j’ai effectivement fait durant votre représentation, c’est pourquoi j’ai cru bon de le préciser dans mon article. Vous avez sans doute remarqué que je ne suis pas la seule à avoir eu cet élan. J’ai attendu un moment adéquat, un noir, pour ne pas couper les comédiens et par respect (oui) pour la salle (aussi bien le plateau que le public) bien que l’envie de partir m’ait pris bien plus tôt.
Si certains spectateurs prennent goût et plaisir à vos représentations, je ne les respecte pas moins. À chacun sa liberté et sa faculté de jugement. Un avis ne peut être universel, et heureusement que nous trouvons des désaccords. Je ne fais que transmettre mon point de vue et suis heureuse que vous échangez des moments chaleureux avec un public admiratif.
Vous dites : « Bien sûr, nous avons aussi à faire à quelques intégristes qui supportent mal une mise en scène qui ne soit pas sortie de la naphtaline où les esprits étroits ont placé les classiques. » Je suis d’accord avec vous, certains prônent le classique pur et dur et ne supportent pas de rendre nos Molière, Racine… contemporains. Ce n’est pas mon cas, et j’ai beaucoup apprécié, par exemple, l’« Andromaque » de François Bourcier, dont l’Hermione est cocaïnomane et se masturbe sur scène. Cela est cohérent avec sa mise en scène et son parti pris.
Quant à ma description de votre Hippolyte, de votre Œnone ou de votre Phèdre, laissez-moi vous rappeler la mise en scène de Patrice Chéreau, qui aurait été un très beau matériau de travail pour vos comédiens. Trouvez-vous qu’Éric Ruf manque de charisme ou d’esthétique corporelle ? Pensez-vous sincèrement qu’Œnone n’est rien de plus qu’une grand-mère bienveillante ? Ne voyez-vous pas la distinction entre érotisme et pornographie, surtout dans une scénographie classique ? Il n’est pas nécessaire de me citer le texte, ni mettre ma dite ignorance sur le fait que j’ai quitté la représentation en cours. Je ne venais pas découvrir « Phèdre » et, que vous le croyez ou non, j’ai une passion et une connaissance de Racine assez développée.
Vous dites aussi : « Enfin et surtout […] le classique jouit d’une image plutôt négative auprès d’une partie importante des spectateurs. Pour y pallier, nous souhaitons présenter des mises en scène où le spectateur ne s’ennuie pas, où les vers soient écoutés, quitte à bousculer un peu, dans le respect absolu du texte, la déclamation dont nous vous souhaitons de n’être pas un des derniers chantres attardés. » Cela justifie-t-il de mal prononcer les alexandrins ? La découpe de l’alexandrin est un simple travail de base et de mémoire qui ne nécessite pas un effort colossal. Quant au terme de « chanté », vous qui êtes du milieu, vous devez connaître la connotation négative de cette appréciation, et savoir qu’un texte chanté est un texte déclamé avec des variations automatiques, sans ressenti. Cela ne veut nullement dire que le texte est rendu avec poésie !
Vous dites encore : « Quant à votre accusation injurieuse et diffamante d’escroquerie, émanant de gens qui ne payent pas leur entrée… ». Je pensais aux spectateurs qui ont payé la leur. Il est de coutume de ne pas faire payer leur entrée aux journalistes. Il est cependant stipulé que les compagnies sont libres de demander une participation à tarif réduit ou non aux professionnels. Vous n’avez d’ailleurs pas demandé que je paie ma place. Néanmoins, je me fais un plaisir de la régler quand je n’assiste pas à une représentation dans le cadre de mon travail. Insinuez-vous qu’ayant assisté à titre gracieux à votre spectacle je me devais de l’apprécier ?
Enfin, je ne m’attarderai pas plus sur les propos presque insultants que vous tenez à mon égard : « Vous insinuez que la taille du cerveau varierait en proportion inverse de celle des muscles. » « Discutez !, débattez !, réfléchissez ! », « la déclamation dont nous vous souhaitons de n’être pas un des derniers chantres attardés »… Je vous demande simplement d’avoir l’honnêteté de ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit.
Il est évident que nous pourrions entrer dans un débat sans fin et enfantin, ce que je vous propose d’éviter, votre commentaire ayant vu le jour à votre demande.
Cordialement,
Aïda Asgharzadeh