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20 juillet 2008 7 20 /07 /juillet /2008 17:26

Une plongée vers les paysages intérieurs

 

Tout le monde rêve. Tout le monde rêve un jour de partir loin de tout, de tout abandonner, de changer de vie. « Le Groenland », c’est l’histoire banale et extraordinaire d’une femme au bord de l’implosion, qui décide, un soir, de partir en emmenant sa fille, vers le grand pays vierge et immaculé de ses rêves.

 

Avec le Groenland, Pauline Sales, auteure associée et dramaturge de la Comédie de Valence, offre un texte remarquablement touchant et juste. Sur scène, une mère, une femme qui étouffe, qui crie la complainte de la folie ordinaire, celle des frustrations accumulées, de l’oubli de soi, du quotidien qui use et décompose tous les désirs. La personnalité se délite, s’effrite, ne tient plus. La dynamique des pulsions menace de s’emballer. La conscience se raccroche alors à un rêve impossible, juste pour se maintenir à flot, continuer à exister : il faut partir vers le Grand Nord, vers la terre vierge et blanche, vide et tranquille comme le sommeil, comme l’oubli, comme la mort. Auprès de la mère folle, une petite fille se tient, pleine d’amour, pleine d’angoisse, attendant que sa maman décide enfin de rentrer. La détresse de ces deux êtres perdus dans la ville comme dans la vie serre la gorge.

 

La mise en scène de Gérard Chouchan, avec simplicité et retenue, donne toute sa place à cette mère fragile, qui a tant besoin d’être entendue, qui ressasse peut-être son histoire pour une audience imaginaire, du fond de sa chambre d’hôpital. Le plateau est nu, il se matérialise dans sa forme géométrique la plus pure. Le corps rase les murs obstinément comme pour les repousser, comme pour mieux tracer les contours de son enfermement. Le corps joue avec l’espace et évoque un animal en cage, un esprit muré dans la folie, dans le délire, un être véritablement coupé des autres, injoignable, indisponible aux autres. Les lumières projettent sur le visage les facettes subtilement changeantes de la folie : de la tendresse à la fureur, à l’ombre de l’enfance, à l’obsession menaçante.

 

Tantôt proche, fixe et effrayante, et tantôt lointaine, fragile et émouvante, l’actrice Marion Privat déploie avec subtilité et justesse, sans agressivité, la palette imprévisible du désordre mental. À la surprise que provoque la conscience du vide, la décomposition du moi, répondent l’agitation extrême, la mobilisation de toutes les ressources pour échapper au danger. Dans un formidable élan de vie, la mère se raccroche, comme à une bouée, à la possibilité de se jeter dans le vide, le froid, la mort, pour échapper à elle-même. Le rêve du Groenland est la sublimation concrète de son propre espace intérieur, de l’essoufflement de la pulsion vitale, de l’emprise grandissante de la pulsion mortifère, qui s’étend à mesure sur elle-même comme un continent de glace. Le Groenland est une pièce d’une rare sensibilité et d’une grande pudeur, portée par une mise en scène intelligente, et une actrice d’une formidable justesse. À voir absolument ! 

 

Diane Launay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Groenland, de Pauline Sales

Compagnie Mille et un chemins • 55, rue Georges-Lardennois • 75019 Paris

06 14 83 19 17

Mise en scène : Gérard Chouchan

Avec : Marion Privat

Création lumière : Romain Mazaleyras

Création sonore : Sabine Joannot

Théâtre de la Poulie • 23, rue Noël-Biret • 84000 Avignon

Réservations : 06 32 06 05 64

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 19 heures

Durée : 1 h 10

13 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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