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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 15:31

Ridicules… et jubilatoires

 

Il faut accepter de marcher un peu et quitter le cocon rassurant des remparts d’Avignon pour trouver la Fabrik’ Théâtre, petite salle cachée au-delà de la porte Saint-Lazare. Cependant, l’effort en vaut la peine, car le lieu, tout de bric et de broc, offre un accueil fort agréable. Derrière la grange transformée en théâtre se niche un petit jardin ravissant (où l’on sert, soit dit en passant, un excellent cocktail au gingembre). Mais, si l’endroit est sympathique, « les Précieuses ridicules », qui s’y joue à 18 heures, est un spectacle tout simplement enthousiasmant. Une énergie incroyable, un humour dévastateur, une scénographie belle et lumineuse, les ingrédients sont imparables. Et ne peuvent que susciter l’admiration devant l’excellent travail que Guy Simon a réalisé avec ses comédiens.

 

Le plus difficile, quand on s’attaque à une pièce de Molière, est probablement de donner un nouveau souffle, un nouveau relief, à un texte vu et revu, et de la fraîcheur à sa langue classique. En l’occurrence, le Théâtre du Kronope revisite brillamment les Précieuses ridicules. La vigueur, l’énergie et l’implication corporelle, qui semblent être centrales dans la recherche de cette compagnie, sont autant d’éléments qui apportent vie et élan à la pièce. Si les comédiens se permettent une certaine irrévérence (nombreux lazzi, notamment autour des tics de langage des personnages), c’est dans un esprit de serviteurs. En effet, leur interprétation ne cesse d’honorer l’esprit profondément corrosif de cette œuvre et de son auteur. Les précieuses se donnent en spectacle, chantent le texte, s’inventent starlettes sur des chorégraphies hautement ridicules, pour notre plus grand plaisir. Et, quand le ridicule ne tue pas, il enchante. Soudain, dans cet Avignon noyé sous les spectacles, où il faut tout avoir vu et savoir parler de ce qu’on a vu, le regard ironique que Molière pose sur les salons mondains trouve des échos saisissants. Alors, on est heureux de se taire, et de laisser le texte nous parler, sans le moindre didactisme, de nos propres vanités.

 

« les Précieuses ridicules »

 

Si ce spectacle est réjouissant pour l’esprit et le verbe, il l’est aussi grandement pour les yeux et les sens. La scénographie de Guy Simon, simple et efficace, consiste en une grande cage à oiseaux posée au milieu du plateau. Carrousel ou boîte à musique, ring de boxe ou encore scène de spectacle, c’est le lieu où se meuvent toutes les énergies. Les comédiens les plus acrobates n’hésitent pas à s’y percher, tels des volatiles apeurés. Le décor est tout simplement beau et semble déployer des ressources infinies. De leur côté, les costumes ne sont pas en reste. Dans une débauche de couleurs, de voiles, de volumes, ils sont absolument somptueux. Le personnage de Marotte, qui suit les deux précieuses du mieux que son obésité le lui permet, porte une robe évoquant une pièce montée, colorée et débordante. Les personnages masculins sont également à la fête, avec des parures splendides et merveilleusement ridicules pour le marquis et le vicomte. Et malgré le poids et la chaleur de leur tenue, les comédiens impliquent leurs corps d’une façon remarquable. Comme la compagnie le rappelle, Molière avait écrit cette pièce pour la commedia dell’arte. On sait l’engagement corporel et vocal que le masque demande. À cet égard, les comédiens du Kronope sont, dans ces domaines, impressionnants d’énergie et de créativité. Pendant quelques rares moments, néanmoins, le texte peut pâtir un peu de la grande agitation physique des acteurs (essoufflés, ils relâchent parfois l’articulation et la projection vocale). Mais on le leur pardonne grandement au regard du rythme frénétique qu’ils imposent à leurs corps tout au long de la pièce.

 

En définitive, un grand vent de plaisir souffle sur cette pièce. Plaisir des comédiens tout d’abord, que l’on voit s’amuser jusqu’au délire, dans un enthousiasme jamais mollissant. Les personnages deviennent des animaux, ils caquètent, gloussent, grognent, se pavanent. Leurs interprètes semblent ravis de donner vie et couleurs à leur rôle, nourrissant leur jeu d’improvisations désopilantes. De son côté, le public pourrait souhaiter quelques minutes de répit pour reprendre ses esprits face à cette tornade et n’en perdre aucune miette. Mais il est bien forcé de suivre le rythme effréné de la troupe, et, une fois qu’il s’est mis au diapason, le plaisir est bel et bien partagé. Ce spectacle est une folie, mais une belle et utile folie. Et c’est en ce sens que, au cœur de ce Festival d’Avignon, il est infiniment… précieux. 

 

Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Précieuses ridicules, de Molière

Théâtre du Kronope • 25, rue d’Amphoux • 84000 Avignon

04 90 27 14 31

www.kronope.com

info@kronope.com

Mise en scène : Guy Simon

Avec : Martine Baudry, Jocelyn Defawe, Pascal Fodor, Anaïs Richetta, Guy Simon et Jérome Simon

Création de masques, maquillages et accessoires°: Martine Baudry

Création costumes : Joëlle Richetta

Création coiffes : Claire Beillard

Création lumière : Fòdòr

Création graphique: Vivien Simon

Musique originale : Fòdòr

Scénographie : Guy Simon

Réalisation décor : Jacques Brossier

Fabrik’ Théâtre • 32, boulevard Limbert • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 02 32

Du 12 au 30 juillet 2008 à 18 heures

17 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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