Le feu sous la glace
« Hot House » révèle la dangereuse fragilité nerveuse de l’individu soumis au stress par la collectivité. « Hot House » est un avertissement pour dire que la maison brûle. « Hot House » a le feu au cul, mais garde la tête froide.
Hot House est une pièce de jeunesse, écrite en 1959, qui dévoile l’influence de Kafka sur Harold Pinter en tant que maître à penser. Il partage avec l’auteur tchèque l’angoisse de l’aliénation sociale et la phobie de la bureaucratie, des organisations qui légitiment et autorisent certaines formes de violence afin d’anéantir l’individu. Hot House se situe dans une institution menaçante et quelconque, une prison, une maison de repos, un hôpital psychiatrique. Le personnel, despotique, y a tout pouvoir sur une masse de patients invisibles et numérotés, preuves fantomatiques et angoissantes de la maladie, de la folie, de la décrépitude, de la mort.
L’œil sur la fourmilière, Pinter fait se démener les dirigeants et cadres de l’institution, peut être non moins fous, malades, coupables ou dangereux que leurs patients. Au delà des titres et des grades, très peu de choses distinguent les habitants du lieu, car tous sont pris et possédés par l’Institution, véritable protagoniste, qui décide de façon irrévocable du devenir de ses membres. Hot House, comme dans les contes ou les films d’horreur, renvoie à l’archétype de la maison hantée, cet organisme à la fois mort et vivant, trompeur et ambivalent, qui n’offre un abri que pour mieux asservir et anéantir.
La pièce de Pinter révèle donc un univers électrique peuplé de personnages soumis à la tension permanente de l’exigence de la norme. Les pétages de plomb semblent d’autant plus inévitables que le cadre est ultrarigide. La mise en scène de Jérémie Le Loüet retranscrit surtout la bizarrerie, le décalage, l’humour anglais du texte, mais semble reléguer au second plan l’état de nerfs et la frénésie des personnages. Depuis la création de la Compagnie des Dramaticules en 2002, Jérémie Le Loüet axe sa recherche théâtrale sur « la musicalité de l’acteur, le décalage et les variations de cadences ». En effet, le travail accompli sur le rythme et la musicalité est flagrant, dans les déplacements, gestes, et prises de parole des acteurs : cette mécanique de précision accentue l’absurdité, le comique, voire les aspects surnaturels de la situation dramatique.
Cependant il semble que la partition vienne parfois brider la progression dramatique, empêcher l’incandescence et la montée de l’intensité dans cette maison de feu… La glace très britannique qui recouvre les personnages finit par fondre un peu mollement, au lieu d’exploser à coup d’impulsions nerveuses et de crises.
Enfin, il est possible de mettre ce manque d’énergie sur le compte de la difficulté, pour les acteurs, de transcender la partition et de ne pas se contenter de bien la jouer. Car tout est bien joué, voire trop bien. Les temps sont calculés, les mots, les gestes. Ce qui produit pléthore d’effets comiques qui fonctionnent très bien. Comment dès lors ne pas se laisser prendre par la petite musique qui court d’un bout à l’autre de la pièce… Les acteurs, il me semble, ne s’autorisent pas à transgresser, habiter, investir la partition, ne s’autorisent pas à se surprendre, à dérailler, à déborder des cadres qu’on leur impose, comme le font pourtant dans leur univers les personnages de Hot House. Les acteurs semblent trop contraints, et j’ai ressenti, principalement dans leur voix, un peu de peine à donner une matière consistante, sonore et vivante aux personnages, à faire résonner dans l’espace les cris de douleur et d’angoisse d’insectes de ceux que la mécanique froide de l’institution s’apprête à écraser sous ses pas… ¶
Diane Launay
Les Trois Coups
Voir aussi la critique d’Olivier Pansieri pour les Trois Coups
Hot House, de Harold Pinter
Compagnie des Dramaticules • 3, rue des Martyrs • 75009 Paris
01 49 85 82 73
Mise en scène : Jérémie Le Loüet
Avec : Julien Buchy, Laurent Papot, Anthony Courret, Jérémie Le Loüet, David Maison, Katarzina Krotki
Création costumes : Christophe Barthès
Création lumière : Jean-Luc Chanonat
Scénographie : Virginie Destiné
Régie : Thomas Chrétien
Diffusion : Noémie Guedj
Production : Compagnie des Dramaticules
Théâtre du Balcon • 38, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 00 80
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 22 h 30
Durée : 1 h 30
16 € | 11 €
« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, “Rue 89”, blog “Balagan”
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