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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 14:54

Des corps tendus, compulsifs, qui se battent et se brûlent


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Cannibales », c’est le dernier tableau d’un triptyque qui avait commencé en 2004 avec « Res/Persona » puis « Fées ». Entrecroisement des univers de Ronan Chéneau et de David Bobée, ce tableau monochrome et instantané vient clore le portrait de ces jeunes adultes nés des années 1980.

L’espace scénique est un loft typique de jeunes actifs branchés, à mi-chemin entre austérité clinique et design conventionnel. À la fois lieu de l’intime et lieu constamment sous observation, ce décor a une forte charge symbolique. Tout est là, étalé devant nous, inutile et encombrant. Les différents produits de nettoyage alignés au premier rang tendent à évoquer le sacrement des objets-rois et de la possession. Et c’est là, dans ce révélateur de réussite sociale et affective, que le couple protagoniste va décider de ce geste fou : s’asperger d’essence et se mettre le feu.

La pièce est donc un flash-back, une remontée dans la vie de cet homme et de cette femme pour savoir comment ils vivaient « avant ». On peut subjectivement chercher des indices de leur mort annoncée, s’interroger sur les raisons de cet acte extrême. On peut aussi se dire que peut-être rien n’était réfléchi, et observer ce parcours initiatique contradictoire et inversé.

Les lieux sont stables et les personnages fragiles. Plus que fragiles, même : précaires. On hésite, ne sachant plus au final s’il s’agit d’un appartement-témoin ou d’un couple-témoin Ikéa. Et on assiste à une course au temps perdu d’avance, où les personnages savent que de toute façon ils n’auront pas assez de ce temps, qu’ils se crameront avant. C’est un fond et une forme qui se mêlent. La contamination du futile et de l’essentiel. La confusion qui fait que tout se mélange, qu’on ne peut plus rien identifier, qu’une sensation de vertige nous saisit face à un avenir qui ne se construira pas. Comme si la seule voie possible était l’obligation insidieuse de se résigner. Ou alors de se brûler. Vraiment. De se bouffer, de se consumer… beaucoup trop vite.

Cannibales, c’est avant tout des instants. On semble bien ensemble, on passe des soirées entre amis, des moments câlins, mais on ne s’écoute pas, on ne se répond pas. Cela manque d’écho, cela manque de lien : tout fonctionne en réseau, mais on ne s’attache plus. « Que manquait-il au bonheur ? » demandent les personnages. À cette interrogation essentielle, ils ne peuvent que répondre par des listes, par une litanie de mots prononcés sur un ton monocorde, par des hésitations aussi.

« Cannibales » | © Tristan Jeanne-Valès

D’ailleurs, à force de chercher ce fameux bonheur comme un leitmotiv, ne se seraient-ils pas trompés de quête ? Combler l’espace réel pour mettre de côté le vide psychique, l’image est bien connue, elle ne sert qu’à retarder la crise. On reste donc avec des questions suspendues, suspendues comme ces funambules qui traversent l’espace, déambulent et font le show… Moments de récréation offerts par des circassiens qui se mêlent à l’intrigue. Moments de re-création aussi, puisqu’il s’agit de retrouver ce qui s’est passé avant, d’essayer de s’aimer quitte à réinventer les codes.

Revenons à ce portrait générationnel, à ce couple, observé par webcam au rythme d’une musique lancinante et saturée, entouré d’autant de figures diffractées du moi intime. Et osons affirmer que oui, ce couple nous ressemble, et que oui, on s’y reconnaît. Ça agace ou ça percute, mais en tout cas, ça interagit. Ces scènes d’intimité dévoilées, ces corps filmés, projetés en gros plan et morcelés, ces corps sont le matériau de cette pièce. Ils en sont aussi l’allégorie. Des corps tendus, compulsifs, qui se battent et se brûlent, qui ne savent plus très bien où sont les repères et ne se préservent pas. Comme si vivre était si sacré qu’il fallait tuer la survie et l’ennui. Comme si une mort d’exception valait plus qu’une existence ennuyeuse. Bien sûr, c’est postadolescent. Mais l’idée est assumée, poussée dans ses excès au point d’être détournée et transformée en quelque chose de bien plus subtil.

Les acteurs sont à mi-chemin entre la danse, la déclamation et la performance. Cela crie, cela chante, cela chuchote. C’est immédiat, c’est doux et brutal. C’est poétique, cela fait sourire, mais c’est triste tout de même. C’est beau. C’est un peu un miroir de ce monde : des fragments, des bouts de phrases, des bouts de mots dans une polyphonie qui fait sens. C’est notre société, ses interférences, ses bruits parasites et son culte de l’exhibition. C’est la vitesse. Le rythme qui s’accélère. Des images d’autoroutes qui défilent, de nuit. Des questions simples. La peur de devenir ce qu’on a combattu à vingt ans. La mort du militantisme, un monde qui devient sans idéaux. Clarisse Texier, en narratrice omnisciente, nous parle de cette génération en perdition, en perte de sens, cette première génération qui vivra moins bien que la précédente. Elle nous assène des vérités dites et redites : « les idéaux de nos parents ne nous ont pas sauvés »… Mais sa voix un peu cassée, constamment sur le fil, crée une sorte d’éclairage nouveau, qui met en relief la violence de ces révélations.

Peut-être que c’est ça l’engagement : un texte désarmé, à bout de souffle et de désir, pour trentenaires à la dérive. Un texte désarmé mais pas nihiliste. Un texte trop beau pour être nihiliste. Car on sort de la salle en ayant fait une telle expérience esthétique que l’on a juste envie de revenir… et de se battre. Ils ont dans la trentaine… et ça se passe maintenant. 

Aurore Krol


Cannibales, de Ronan Chéneau

Mise en scène : David Bobée

Comédiens/danseurs/acrobates : Yohann Allex, Claire Cordelette Lourdelle, Éric Fouchet, Alexandre Leclerc, Nicolas Lourdelle, Séverine Ragaigne, Clarisse Texier

Lumière : Stéphane Babi-Aubert

Son : Jean-Noël Françoise et Frédéric Deslias

Vidéo : José Gherrak

Régisseurs : Thomas Turpin et/ou Melchior Delaunay

Construction décors : Trambert Regard/Atelier Akelnom
avec les ateliers du C.D.N. de Normandie

Le texte Cannibales de Ronan Chéneau est édité aux éditions Les Solitaires intempestifs comme les deux autres textes de la trilogie Res/Persona et Fées.

Théâtre national de Bretagne, salle Jean-Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes (en partenariat avec L’Aire libre)

Renseignements/réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Durée : 1 h 40 sans entracte

23 € | 17 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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