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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 17:42

Une « Andromaque »
à la grandeur infinie


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


Le festival des Nuits de Fourvière se poursuit à Lyon. Après Bartabas, c’est au tour du metteur en scène Jean-Christophe Saïs de prendre possession du patrimoine antique lyonnais. Il explore ici le mythe, l’épopée, l’histoire, la légende d’« Andromaque », d’Euripide, en conservant sa structure originelle. Cette tragédie grecque, écrite en 424 avant J.-C., se compose de quatre épisodes (liés par les interventions du chœur), d’un prologue, de l’exode et d’un épilogue.

L’histoire se déroule après la chute de Troie, au retour des vainqueurs de la guerre par les eaux de la mer Égée. Néoptolème (nommé Pyrrhus chez Racine), chef de guerre, roi d’Épire et fils de feu Achille, débarque sur les terres de Phthie en Grèce avec son butin. La belle Andromaque, fille du roi de Thèbes en Cilicie, est devenue sa captive. Néoptolème a également sacrifié le fils unique d’Andromaque (Astyanax) avant de rentrer régner en Thessalie, où Pélée, son grand-père, l’attend. Andromaque, la maîtresse soumise, donne un enfant à Néoptolème, l’assassin de son beau-père et de son fils, marié à la princesse de Sparte, Hermione, épouse stérile et enragée par le désir de se venger. Elle souhaite abattre sa rivale et son enfant illégitime (Molottos) avec la complicité de son père, Ménélas.

Ce spectacle a été créé à Damas le 3 juin dernier, avec les jeunes comédiennes syriennes du conservatoire. Jean-Christophe Saïs a choisi de mêler la langue arabe à la langue française pour figurer ce que pourrait être un chœur d’esclaves antiques aujourd’hui. Son Andromaque est résolument orientale. L’alternance des deux langues fonctionne. On regrette juste les quelques dysfonctionnements de surtitrage, perturbants un peu notre attention, ainsi que les difficultés que l’on peut avoir à entendre parfois le texte dans ce cadre-là. La scène, totalement ouverte sur l’extérieur, dénuée de tout artifice, recouverte de terre et amplement mise en valeur par un jeu de lumières ingénieux, laisse une grande place au somptueux décor naturel existant. Les différents plans se conjuguent à merveille. La scène de l’Odéon prend ainsi des allures de cour royale, et nous, spectateurs, nous nous prenons pour le peuple grec, quand le vieil homme, Pélée, nous interpelle. Sa voix redouble de puissance sous l’effet de l’écho lorsqu’il se tourne vers la ville de Lyon, devenue la terre de Sparte le temps d’un instant…

« Andromaque » | © LoLL Willems

L’ordre reviendra dans la cité lorsque la déesse océane Thétis fera son apparition. La scénographie réalisée par Jean Tartaroli et Jean-Christophe Saïs participe pleinement à la résurrection de ces temps homériques. Les costumes aux couleurs symboliques (une robe rouge pour vêtir Andromaque, le noir pour le chœur, le blanc pour la déesse…) enveloppent les personnages, qui se déplacent avec lenteur et précision, asseyant la solennité du moment. La gestuelle fluide, soutenant sobrement la verve des acteurs, et les déplacements coordonnés s’harmonisent avec l’espace géométrique du plateau.

La composition scénique s’équilibre d’autant plus gracieusement avec l’espace de la représentation. Les quelques accessoires utilisés sont par ailleurs tous porteurs de sens. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène réussie, qui donne à voir toute l’épaisseur de la tragédie grecque dans un décor particulièrement approprié.

En outre, le jeu est impressionnant de justesse. Andromaque est jouée avec une grande délicatesse par Hala Omran, qui affronte en arabe la Française à la voix saisissante Valérie Lang, jouant sa rivale, Hermione de Sparte. Thierry Bosc revêt le costume de Pélée avec une aisance déconcertante et révèle un vieil homme bouleversant d’émotion, d’humour, dont la présence est intense, et la voix, saisissante. L’Oreste de Mathieu Genet, qui ne s’est jamais remis de la mort de sa mère Clytemnestre, amoureux transi, poursuivi par les Furies « démoniaques », est étonnant. Daniel Martin dépeint, lui, un Ménélas glacial, viril, grave, qui s’efface au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire.

Ce spectacle témoigne d’une grande humilité et d’une belle générosité de la part du metteur en scène comme des interprètes, qui servent agréablement l’œuvre d’Euripide. Jean-Christophe Saïs, particulièrement attentif au texte, s’est plongé dans les traductions des hellénistes Jean et Mayotte Bollack pour en extraire l’essentiel. Son travail propose la lecture très accessible d’un chef-d’œuvre qui déborde d’humanité et nous absorbe tout entiers. 

Audrey Chazelle


Andromaque, d’Euripide

Mise en scène : Jean-Christophe Sais

Avec : Thierry Bosc, Mathieu Genet, Gaëlle Héraut, Valérie Lang, Hala Omran, Daniel Martin, Kamel Mozzeh, Nisrin Fendi, Lama Hakim, Raghad Almakhlouf, Amira Hdife, Iman Oudeh, Rana Yazaji

Scénographie : Jean-Chistophe Sais et Jean Tartaroli

Lumières : Jean Tartaroli

Costumes : Monserrat Casanova

Musique originale : Gilbert Gandil

Direction technique : Ramzi Choukair

Assistante pour le chœur : Rana Yazaji

Régie générale : Stéphane Descombes

Avec le concours des équipes des Nuits de Fourvière

Tournée prévue les 22 et 23 juin 2008 au Festival d’Athènes, et les 2, 3, 4 juillet 2008 au Festival grec de Barcelone (sous réserve de modification)

Odéon, les Nuits de Fourvière • 1, rue Cléberg • 69005 Lyon

Billetterie : 04 72 32 00 00

www.nuitsdefourviere.fr

Du 13 au 16 juin 2008 à 22 heures à l’Odéon, festival des Nuits de Fourvière à Lyon

Durée : 1 h 45 environ

18 € | 22 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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