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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 15:04

L’Échappée belle en revient
à l’essentiel


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


Voici venir le temps des festivals que L’Échappée belle entame sans même se soucier des nuages. Pour la 16e édition du festival de théâtre jeune public, le parc de Fongravey à Blanquefort attend ce week-end plus de 10 000 spectateurs. Du conteur actant sous la ramée d’un chêne au spectacle institutionnel à gros moyens, la programmation s’annonce éclectique. Et si le théâtre pour les grands allait puiser un peu d’oxygène dans la veine multicolore des spectacles pour enfants ?

Écrire permet de donner du sens à l’aléatoire succession des instants. Que cet article soit l’occasion de sortir du désordre réjouissant d’une journée pro, où journalistes et programmateurs s’enquillent des spectacles au milieu des gamins. Quatre représentations à mon programme, et une conférence, qui réaffirment avec force que les arts vivants tiennent une place particulière dans le panorama culturel.

En tête de gondole d’abord : Alice au pays des merveilles, au Théâtre des Colonnes, déjà programmé cette année par le Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine. Du gros, du lourd, produit d’appel institutionnel d’un théâtre qui a les moyens. Pour tout metteur en scène, c’est un défi que de monter un tel texte : récit très littéraire, humour verbal et anglais, situations loufoques, qui s’enchaînent de manière décousue. Passer du texte à la scène suppose un travail d’adaptation considérable, propre à faire saliver.

« le Rire du roi » | © Nicolas Joubard | dessin Gaëlle Flo

Résultat : décevant. Betty Heurtebise mobilise largement les moyens de la théâtralité : des traditionnelles marionnettes et théâtre d’ombres à la coûteuse vidéoprojection, en passant par le masque. Les acteurs sont tout au long de la pièce sonorisés. Un conteur un brin pervers – hommage à l’auteur ? – commande une Alice un peu fade, visiblement peu affectée par ce qui lui arrive. La technologie est envahissante quand elle n’est pas mise au service du sens. Ici, le propos se dilue au gré des incessantes variations de taille de l’héroïne. Trop concentrée sur les difficultés de représentation d’un imaginaire débridé, la metteuse en scène semble avoir omis de s’emparer du texte. En fin de compte, que dit cette Alice ? S’esquissent vaguement les thématiques du devenir et de l’identité. Surtout que le théâtre vaut parce qu’il est joué. Évidence démontrée par l’absurde, tant la technique devient encombrante pour un résultat visuel, certes, de très bonne qualité.

Bien sûr, la créativité au théâtre se nourrira toujours des nouveaux moyens de représentation. Cohabitation de l’homme et de la machine, dialectique et potentiellement fertile, que le Rire du roi place avec bonheur au cœur de son dispositif. Alexis Grimaud conte en direct devant un dessin animé projeté sur un drap. Superbes images de Gaëlle Flo – véritables peintures en mouvement –, sur lesquelles le conteur, tantôt unplugged, tantôt au micro, narre et joue, dans ou à côté de l’écran de lin. Mélange des arts traditionnels et contemporains, appel à la révolte par le rire, procédés de mise en abyme qui stimulent réflexion, émotion et beauté… tout y est. Sauf la durée. Dix minutes qui donnent envie de plus. Mais la liberté du théâtre réside aussi dans le format.

« Enfin tranquille » | © Alain Chambaretaud

Et dans l’absence de moyens techniques. Théâtre pauvre et généreux, atemporellement produit de la matière brute humaine. En plein air, deux grand-mères voisines se querellent malgré l’attachement qui les lie. Par dessus la clôture, la chamaillerie prend parfois un tour cruel. Crachat, souris, canari aspiré, c’est drôle, touchant et imaginatif. Ça explore les limites du bon goût, aussi bien pour les petits que pour les grands. La compagnie Mine de rien travaille avec peu : décor rudimentaire, économie de paroles, retour à la simplicité essentielle du théâtre. Enfin tranquille brille de l’envie de jouer les pulsions de l’être humain, celles qui structurent sur toute une vie le difficile rapport à l’autre. Retour aux sources très réussi, aux sources de la comédie qui raille les faiblesses humaines et où l’on montre que ce qui est faux est vrai.

Fi de la technique alors ? Exit la technologie ? C’est l’être humain l’objet exclusif du théâtre ? L’être humain : un objet ? Ô pousse le raisonnement jusqu’au bout. Deux acteurs s’adressent aux adultes via des personnages-jouets pour enfants. Échantillon belge d’un ensemble en création, deux nouveaux époux font du théâtre d’objets insolites et familiers ramassés à la brocante. Un formidable mélomane jeune et rond et sa femme bilingue manipulent des figurines pour ressusciter le plaisir enfantin du jeu et le (trop ?) fameux absurde wallon. Point final de la démonstration d’une belle journée, d’une belle programmation, libre, inventive et variée, qui mélange les formats, les arts et les genres : le théâtre a besoin de ce type de festival pour exister. Il en tire indépendance et vitalité.  

Éric Demey


Festival L’Échappée belle

Du 6 au 8 juin 2008 • 33290 Blanquefort

Réservations : 05 56 95 49 00

Pass week-end : 12 €, parc samedi : 9 €, parc dimanche : 7 €

130 spectacles

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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