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2 juin 2008 1 02 /06 /juin /2008 19:57

Cela aurait pu être grandiose…


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Bérénice » est l’une de mes pièces préférées. Dans la mise en scène de Jean-Louis Martinelli, les tirades sont dites à la perfection, et on est aussitôt plongé dans leur musicalité. Entendre cette intrigue simple et majestueuse, ce long cheminement qui mène au renoncement, cette poésie épurée du vers est en soi un moment intense.

Les comédiens semblent d’ailleurs être d’avantage là pour donner voix au texte que pour incarner des personnages en action. Ils ne vivent pas cette action, ils la symbolisent par un jeu distancié. Cela leur permet de représenter la souffrance d’un amour absolu, qu’aucune interférence ne pourra détruire. La manière dont le texte nous est donné à entendre nous empêche de décrocher. Il y a cependant des moments de déception face à des choix de jeu discutables.

Tout d’abord, j’aurais aimé un Antiochus plus douloureux, plus sobre : je l’ai trouvé presque bouffon. J’aurais également espéré un Titus tout en grandeur et moins hésitant. Une impression de mollesse se dégageait de ce personnage. C’était d’ailleurs le seul dont le costume n’avait pas de tenue, accentuant son manque de prestance. Était-ce un choix conscient du metteur en scène, un parti pris pour donner la part belle aux femmes ? Car, en opposition, Bérénice a une maîtrise corporelle quasi parfaite. Raide et digne, elle est magnifiée par une longue robe orange à la coupe majestueuse. Sa suivante, Phénice, est très subtilement jouée, elle aussi. Ombre au discours sombre et annonciateur, elle épaule Bérénice en observatrice au ton juste et apaisant.

L’espace de jeu est un long couloir, qui donne d’un côté sur l’univers de Bérénice, de l’autre sur celui de Titus. D’immenses portes s’ouvrent quand entrent les personnages, des portes qui symbolisent déjà la future séparation… Ce couloir donne une distance aux personnages : éloignés les uns des autres quand ils s’apostrophent, ils semblent perdus dans un espace trop grand. Ce lieu unique de jeu sert le rapport frontal. C’est un espace impitoyable, qui broie la passion au profit des responsabilités sociales. Ce couloir, ces espaces vides confèrent à l’isolement des personnages une désolation profonde qui les obligent à s’affronter et à s’aimer de loin.

« Bérénice »

C’est à la fois un spectacle qui m’a émue et qui m’a fait soupirer. Certains passages, qui entraînent même le rire du public, sont vraiment maladroits. Si l’amour et le désir doivent être intériorisés, si les personnages se font violence tout au long de la pièce, si le dispositif scénique est également prévu pour cette distance corporelle, pourquoi refuser d’aller jusqu’au bout ? Pourquoi, par exemple, ce long baiser entre Titus et Bérénice dans le dernier acte ? Ce compromis m’a gênée. Selon moi, cette expression du désir d’un Titus en perdition le rend pitoyable, quand le geste aurait pu être celui d’un adieu symbolique.

Car, si cette pièce nous touche, c’est bien plus par sa narration poétique que par son intrigue, qui, elle, peut être résumée en une phrase. C’est la façon dont les personnages usent de détours, restent dans leurs périmètres d’action et se contiennent qui rend cette tragédie intemporelle. L’immense tristesse vient de là : de cette dignité sobre, de ces désirs retenus. Tout cela est comme perdu ou perverti par ce baiser brûlant. Alors que la douleur est sensée élever les personnages au-delà d’une médiocrité humaine, ils ne font que répondre à une pulsion qui les ramène justement à leur condition pitoyable. Une totale absence de contact physique aurait, selon moi, rendu l’adieu plus violent.

Souvent frôlée, plusieurs fois atteinte, l’émotion est cependant là. D’abord contenue, elle finit par être expulsée avec rage. Particulièrement dans quelques répliques de Bérénice, où la grâce se mêle à la souffrance dans une parfaite harmonie. L’émotion devient alors presque trop grande pour les corps qui la contiennent. Elle ne demande qu’à en déborder. En cela Marie-Sophie Ferdane, la comédienne qui joue Bérénice, est dans une justesse de jeu totale. Les différentes phases émotives sont visibles au fur et à mesure que s’égrènent les actes. Le temps est presque un personnage supplémentaire de la pièce, matérialisé par un magnifique éclairage qui vient se refléter dans une fontaine centrale, où s’égoutte l’eau entre chaque acte.

Cela aurait pu être grandiose si les choix de mise en scène avaient été suivis jusqu’au bout, si les décors avaient servi les acteurs au lieu de se cantonner à une recherche esthétisante, si le couple Titus-Bérénice n’avait pas été si déséquilibré dans les interprétations. À défaut d’être sublime, cette vision de la célèbre tragédie de Racine nous offre quelques instants d’exaltation visuelle qui, à eux seuls, peuvent enthousiasmer le public. 

Aurore Krol


Bérénice, de Jean Racine

Mise en scène : Jean-Louis Martinelli

Assisté de Emmanuela Pace

Avec : Patrick Catalifo, Marie-Sophie Ferdane (pensionnaire de la Comédie-Française), Éric Caruso, Hammou Graïa, Mounir Margoum, Luc-Martin Meyer, Sylvie Mihaud

Scénographie : Gilles Taschet

Costumes : Patrick Dutertre

Lumière : Marie Nicolas

Maquillage et coiffures : Françoise Chaumayrac

Régisseurs : Alain Abdessemed, Jean-Georges Dhenin, Cédric Marie

Coiffeuse/maquilleuse/habilleuse : en alternance Françoise Chaumayrac et Annick Dufraux

Théâtre national de Bretagne, salle Jean-Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Du 20 au 31 mai 2008 à 20 heures

Renseignements/réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Durée : 2 h 10, sans entracte

23 € | 17 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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