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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 12:31

Loup, y es-tu ?


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Avec « Les Métamorphoses » d’Ovide, le Théâtre de Gennevilliers inaugure un partenariat de trois ans avec la Comédie-Française, autour de la recréation d’un texte du répertoire classique. Avec Philippe Minyana à l’écriture et Martial Di Fonzo Bo à la mise en scène, la fable antique fait peau neuve. Mais comment recevoir, aujourd’hui, cette violence archaïque ? Malgré la performance de Catherine Hiegel, étonnant Petit Chaperon rouge et séduisante Médée, le spectateur se perd dans les méandres de cette forêt obscure.

Après la Estupidez de Rafael Spregelburd à Chaillot – trois heures d’une sitcom théâtrale montée façon série B –, Martial Di Fonzo Bo met en scène cette petite forme, variation d’une heure autour du livre VI des Métamorphoses d’Ovide. Que dit la fable ? Philippe Minyana résume le propos : « Le roi de Thrace enlève la sœur de son épouse, la séquestre, la viole, la mutile. Il lui coupe la langue. L’épouse venge l’honneur de sa sœur, tue son enfant, fils du roi de Thrace, et le donne à manger à l’ignoble violeur. » On pense à Médée, la mère infanticide. Or, sur scène, Catherine Hiegel apparaît avec la fraîcheur d’une jeune fille. Dans ce premier choix, radical, le pari semble gagné : tout en fragilité, la comédienne trouve le ton et les gestes justes. Bouleversante victime, muette, mutilée, elle devient l’Amazone vengeresse. À travers sa belle silhouette, Catherine Hiegel incarne l’éternel féminin, assumant sa part d’enfance, endossant son destin de femme fatale.

Audacieux, le casting est plutôt réussi : dans le rôle du jeune roi et de l’enfant sacrifié, Benjamin Jungers maîtrise les registres les plus opposés, de l’innocence puérile à la culpabilité monstrueuse. Dans le rôle de la dame de compagnie, Raoul Fernandez (autre pari réussi !) est si attachant qu’on regrette ses trop rares apparitions. Mais, dans l’écriture comme dans la mise en scène, certains partis pris trop contemporains heurtent le propos. Par exemple, un écran nous donne à lire les didascalies dans un langage cru (« le roi veut la fille », « elles arrivent rapido »). Sur scène, les comédiens ponctuent leurs répliques d’apartés en langage indirect (« dit le roi », « dit la reine »). Dans ce redoublement de l’action par le texte, Martial Di Fonzo Bo prend ses distances avec le récit et joue de tous les artifices. Comme dans la Estupidez, il use du second degré, abuse de la redondance, et finit par perdre le spectateur dans un labyrinthe de mises en abyme. Les tableaux se succèdent, passant d’une esthétique archaïsante (les peaux de bêtes, les armures) à un théâtre de l’absurde résolument moderne (des silhouettes noires incarnent la rumeur, les acteurs se changent de visu en oiseaux).

Lorsque le banquet tragique s’annonce, et qu’une immense table se dresse sur scène, on pense au festin de Richard III, dans la Rose et la Hache, de Carmelo Bene, dans la magistrale mise en scène de Georges Lavaudant (Odéon, 2004). On ressent la même horizontalité, oppressante, comme le poids de la fatalité. On espère la même alchimie de férocité et de farce. Dans ce clair-obscur qui dissimule les passions humaines les plus cruelles, la nappe blanche fait l’effet d’une balafre, plaie à jamais ouverte sur nos dérélictions. Mais, là où Georges Lavaudant assumait un excès baroque, carnavalesque et infernal, Martial Di Fonzo Bo réduit son propos à une ironie grinçante. Loup, y es-tu ? semble dire Catherine Hiegel, dans un clin d’œil complice. Mais l’ensemble de la pièce n’atteint pas la démesure furieuse de l’« hubris » antique. Et la violence des instincts archaïques se perd en une inquiétante et incompréhensible danse macabre. 

Estelle Gapp


Les Métamorphoses : la Petite dans la forêt profonde,
texte de Philippe Minyana, d’après Ovide

Coproduction Théâtre de Gennevilliers, Comédie-Française
et Studio-Théâtre

Mise en scène : Martial Di Fonzo Bo

Avec : Catherine Hiegel, Benjamin Jungers, Raoul Fernandez

Création lumières : Yves Bernard

Scénographie, costumes et accessoires : Anne Leray

Avec la collaboration, pour les costumes, de Sara Bartesaghi Gallo

Peintures : Jean-Paul Redon

Musiques : Heiner Goebels

Avec la collaboration de Dominique Scmitt et Renato Bianchi

Théâtre de Gennevilliers • C.D.N. de création contemporaine • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

Du 17 mai au 15 juin 2008, relâche les 4, 5 et 6 juin 2008

Durée : 1 heure

22 € | 11 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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