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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 21:30

Mi-figue, mi-raisin


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Poète de la souffrance ordinaire, l’auteur australien Daniel Keene a l’art de traiter, au singulier, des thèmes les plus universels : la filiation, la fraternité, la mort. Dans « Moitié-moitié », il décrit les retrouvailles difficiles de deux demi-frères, dix ans après le décès de leur mère. Dans un décor magnifique, inspiré du cinéma américain des années 1950 – quelque part entre Tennessee Williams et John Huston –, le metteur en scène Kristian Frédric signe un spectacle fort et dérangeant. Mais son esthétique, protéiforme, manque l’essentiel : le lien charnel entre les corps et le sens du sacré.

On le sait : toutes les histoires de famille se règlent dans la cuisine, dans l’espace intime et souriant qui a vu grandir les enfants. Mais dans cet étrange conte pour adultes, la cuisine, aussi, a vieilli. Entre ses murs délabrés, deux frères tentent de se réconcilier, mais tout les oppose : un écart d’âge de vingt ans, deux pères différents, deux caractères, deux modes de vie. La quarantaine abîmée, Luke, l’aîné, est un homme ravagé par l’alcool et les cigarettes. Engoncé dans sa naïveté et ses principes, Ned, le cadet, vit reclus, en ascète. Passionné de mots croisés, il prend soin de son vieux dictionnaire, son seul compagnon. Seul héritage de la mère ? On imagine une vieille femme, repliée, à la fin de sa vie, sur son journal, concentrée sur la page des jeux. Drôle d’activité pour un jeune homme en pleine force de l’âge. Maladroit, mal à l’aise face à son frère qui se moque de lui, il range ses papiers et ses crayons dans une vieille boîte en fer. Vestige d’une enfance qu’il ne veut pas abandonner.

Au-delà de l’incompréhension qui se creuse entre les deux hommes, on devine que l’enfance est l’unique trésor, l’unique lieu commun. La nuit venue, sans le savoir, l’un et l’autre chantent la même comptine : « Dans le corbillon / qu’y met-on ? / cotillon / édredon / chèvrefeuille / ouvre l’œil ! ». Alors qu’ils ne parviennent pas à échanger des mots d’adultes, Ned et Luke partagent leurs mots d’enfants. Et la même peur du noir, de l’inconnu, de la solitude. Soudain, affrontant la nuit noire, la mort inconnue, et les fantômes solitaires, Ned part au cimetière, sur la tombe de leur mère. Il en rapporte de la terre, des ossements. Dans la cuisine, il se met à casser le sol, à creuser. Il arrache une porte de placard, démonte l’évier, assemble ces éléments hétéroclites en une étrange sculpture. Une stèle ? Un calvaire ? Un épouvantail ? Contre les épouvantails de la loi, il assume son acte de profanation et affronte le tabou de la mort.

Dans leur quête désespérée – « Le salut ? Que chercher d’autre ? » –, Ned et Luke se comparent aux frères ennemis de la Genèse, Abel et Caïn. « La théologie, encore ! » proteste le plus âgé. Au-delà de leur querelle (trop théorique ?) sur le christianisme, Luke (l’évangéliste ?) se sent investi d’une mystérieuse mission. En serrant dans ses bras la dépouille de la mère, l’orphelin inconsolable ressuscite l’idole de son enfance, tandis que l’homme s’invente une nouvelle religion, à travers l’accomplissement d’un rite païen. Démentielle ou démoniaque, son entreprise sacrilège est un acte sacrificiel, une offrande au dieu invisible, en espérant l’apaisement de l’âme. Une cérémonie fétichiste, où la réaffirmation du sens de la vie passe par l’acceptation de la mort. Sans doute est-ce là toute la subtilité du texte de Daniel Keene qui, à travers un lent dérèglement du quotidien, bascule du réalisme à une sorte de réenchantement du monde, seule réponse possible au vide existentiel de notre époque.

Si la poésie de Daniel Keene évoque une béance mystique, le jeu des comédiens, hélas, ne parvient pas à combler le vide. Malgré une scénographie magnifique qui rappelle l’atmosphère moite des pièces de Tennessee Williams, malgré un dispositif scénique aussi ingénieux que surprenant, la mise en scène de Kristian Frédric manque l’essentiel : le sentiment transcendant du sacré. Comme prisonniers d’un décor trop réaliste, les comédiens s’enferment dans une pesante matérialité. Ils boivent, fument, se salissent. On admire leur performance : Denis Lavalou (Luke) réussit, avec une concentration exceptionnelle, à maintenir son corps sous tension, tandis que Cédric Dorier (Ned) impose une présence discrète et tourmentée. Mais le physique n’est pas à la hauteur de la métaphysique : lorsque les deux frères manipulent les ossements censés être ceux de leur mère, on ne ressent pas, chez les comédiens, ce frisson de l’interdit, ou d’horreur, qui devrait les saisir d’effroi.

Malgré les silences, malgré l’enchaînement (trop systématique) des tableaux, l’ensemble manque de rythme et de vie. Alors que les disputes des deux frères se résument à des querelles de mots, on aurait aimé les voir s’empoigner, se battre, risquer leur vie, comme des funambules au bord de l’abîme. La direction d’acteurs montre ainsi ses défaillances. Lorsque la maison se disloque et que l’espace confiné de la cuisine laisse place à l’inconnu de la nuit, les comédiens respirent. Sous l’arbre de la réconciliation, les deux frères se retrouvent enfin : « Oui, c’est le paradis. Quoi d’autre ? ». Ne manquent que quelques étoiles dans le ciel infini. 

Estelle Gapp


Moitié-moitié, de Daniel Keene

Compagnie Les Lézards qui bougent • 5 bis, avenue de Jouandin • B.P. 710 • 64107 Bayonne cedex

05 59 50 36 60

lezards.qui.bougent@wanadoo.fr

Mise en scène : Kristian Frédric

Avec : Cédric Dorier (Ned), Denis Lavalou (Luke)

Assistante à la mise en scène : Sabrina Gilbert

Assistante à la mise au jeu : Marie Josée Gauthier

Dramaturgie : Denis Lavalou

Travail du corps : Laurence Levasseur

Scénographie : Charles-Antoine Roy

Assistante décor et accessoires : Anne-Marie Rondeau

Création costumes : Anne Séguin-Poirier

Création lumière : Nicolas Descoteaux

Création sonore et musique originale : Larsen Lupin

Chargée de projets : Anne-Laure Montharry

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 15 au 31 mai 2008 à 20 h 30, dimanche 25 mai à 15 heures

Durée : 1 h 35

13 € | 10,50 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Dalya 07/06/2008 14:15

Pour ceux qui apprécient Daniel Keene, des extraits de ces "Pièces Courtes" seront présentés les 18, 19 et 20 juin prochain, au théâtre de la Reine Blanche 2 bis passsage Ruelle dans le 18ème arrondissement, métro Marx Dormoy. Le spectacle s'appelle Fragile, vous trouverez d'autres information sur le site de la Reine Blanche :  http://www.reineblanche.com Au plaisir de vous y voir!

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