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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 17:38

En plein cœur


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


J’avais ma petite idée en allant à Chaillot. Simon Abkarian, pour moi, c’était déjà un roi : l’inoubliable Agamemnon des « Atrides », spectacle en quatre parties monté par Ariane Mnouchkine en 1990. Pareil pour ses comparses : « Katy, Sarajeanne, Georges, Jocelyn, John », comme il les appelle, que j’avais déjà vus dans beaucoup de belles choses – Euripide, Eschyle donc ; mais aussi Shakespeare, Tchekhov, Gombrowicz, Evguéni Schwarz… Eh bien, là, ils jouent de l’Abkarian, et c’est presque mieux. Qu’ajouter ?

Maintenant je sais pourquoi je vais au théâtre voir des âneries : des chefs d’œuvre massacrés, des pensums prétentieux. Pour voir ça : la grâce. Pénélope ô Pénélope, écrit, joué et monté par Simon Abkarian et ses potes dans la salle minuscule (et bourrée à craquer) de Chaillot, est une totale réussite. Merci à Ariel Goldenberg, son directeur encore pour quelques mois, d’avoir programmé cette merveille.

Le génie est toujours simple. Au départ, donc, une idée simple : « Et si Ulysse, c’était moi ? », s’est dit Simon Abkarian. Lui, c’est-à-dire quelqu’un qui reviendrait de la guerre. Aujourd’hui, dans son île paisible de pêcheurs. Dinah attend le retour de son Ulysse : Élias, parti depuis vingt ans « faire son devoir ». Leur fils Théos parti, lui, à sa recherche revient ce jour-là. Comme nous sommes au théâtre (et dans l’Odyssée), son père aussi revient ce jour-là, mais incognito. Il a jugé plus sage de prendre, en effet, l’apparence d’un simple mendiant. Sa Dinah faisant de plus en plus l’objet des convoitises, il a bien fait. Parmi les prétendants, le plus vil et complexe Antée, une bête blessée, donc dangereuse.

Parlons d’abord de l’écrivain, puisqu’il y en a un. Un vrai texte de théâtre : dense et – pardon, les filles – qui a des couilles. Extraits de la pièce, pauvres témoins de l’émotion énorme qui s’en dégage sur scène. Dinah, au voisinage, notamment masculin : « Je suis réveillée, encore debout, vous m’entendez, les bêtes ? Dinah est toujours là ! Toujours pas crevée, Dinah. Je vous souhaite à tous une exécrable journée, puisse-t-elle vous engloutir jusqu’au dernier ! » Plus loin, la mère à Élias : « Les hommes de ce village ne sont plus des hommes… Un troupeau de culs offerts au monde. Avec leurs groins plongés dans leur propre merde, ils font mine de chercher un chemin qu’ils auraient perdu. » Théos : « Je veux devenir photographe de guerre. » Son père Élias : « Alors, tu auras toujours du travail. » Antée sur la tombe du grand-père : « Où est-t-il, ton Élias ? Réponds ! Pourquoi ne rentre-t-il pas, le héros des légendes perdues ? Si tu le croises chez les morts, dis-lui que demain je vais baiser sa femme. » Abkarian, c’est d’abord une langue : rauque et imagée, bouillonnante comme un torrent de mots, mais précise comme une flèche. Elle vous atteint en plein cœur.

Il se trouve que j’ai une mère qui a vécu au Liban et une grand-mère à Tunis. Mais, même sans cela, on y est ! Que ce soit Dinah (Catherine Schaub-Abkarian), faisant ses imprécations avant de conclure par un « voilà » aussi machinal qu’inouï. Ou le fantôme de la mère (Georges Bigot), obsédante raseuse qui distille son fiel. Ou la déesse de la Conscience (Sarajeanne Drillaud), aussi sexy qu’intransigeante. Ou Antée (John Arnold), le « collabo » de cette paix, qu’au fond il méprise. Ou Théos (Jocelyn Lagarrigue), le fils partagé entre son besoin de justice et celui de tourner la page. Ou son père Élias (Simon Abkarian), qui s’est juré à lui-même qu’il ne tuerait plus. Ils sont tous criants de vérité ; admirables d’invention, de violence, en un mot d’art.

Quelle joie de voir « ces animaux-là », comme disait Molière, s’ébattre en toute liberté dans leur espace naturel : une dramaturgie qui tient debout. Pas une seconde, celle-ci ne fléchit. Pas même quand le metteur en scène, qui vaut le poète, s’autorise une image aussi heureuse qu’inoubliable. Et ça arrive souvent. L’arrivée d’Ulysse, pardon d’Élias, par exemple. Son premier contact avec la patrie : sa mère morte qui tient, dérisoire, une ombrelle en loques. Ensuite, ces morts et ces vivants qui parlent entre eux, comme liés par une chaîne invisible. Le spectre du père d’Élias, qui lui apparaît, tel un Hamlet de midi, par la seule grâce d’une incroyable métamorphose du visage maternel. Puis le port, empli de vacarme, avec ce dialogue de sourds, à proprement parler, entre père et fils. L’incroyable diatribe d’Antée sur la volupté d’être un salaud, le vrai vainqueur de toute guerre.

Une tragédie, donc. Et une belle ! Qui en respecte, à la lettre, les difficultés et le principe : quel que soit le choix du personnage, les conséquences en seront terribles. Sauf que, ici, c’est pratiquement le cas pour tous les personnages, y compris une divinité et un spectre, tous deux d’une telle pitié bourrue pour le genre humain qu’ils méritent de lui appartenir. C’est là que Simon Abkarian fait preuve non seulement d’une grande originalité, mais encore d’une rare tendresse. Un grand homme de théâtre, doublé d’un grand cœur. Tandis que sa Pénélope et son Ulysse réapprennent à danser ensemble, gauches comme des mômes, je pleure comme une madeleine et applaudis à tout rompre. Je ne suis pas le seul : il y aura cinq rappels ! 

Olivier Pansieri


Pénélope ô Pénélope, de Simon Abkarian

Compagnie Tera

Texte et mise en scène : Simon Abkarian

Avec : Sarajeanne Drillaud, Catherine Schaub-Abkarian, Simon Abkarian, John Arnold, Georges Bigot, Jocelyn Lagarrigue

Collaboration artistique : Pierre Ziadé

Scénographie : Simon Abkarian, Jean-Michel Bauer

Lumières : Jean-Michel Bauer

Musique : Jean-Christophe Parmentier

Vidéo : Gaëtan Besnard

Peintures : Ulysse Ketselidis, Corinne Tartary

Travail sur le mouvement : Philippe Ducou

Ensemblière : Catherine Schaub-Abakarian

Direction de production : Anne-Lorraine Vigouroux

Théâtre national de Chaillot • place du Trocadéro • 75016 Paris

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 14 mai au 14 juin 2008, à 20 h 30 du mardi au samedi, dimanche à 15 heures, relâche les 20, 27 mai, 1er, 3 et 4 juin 2008 et les lundis

Durée : 2 heures

27,50 € | 21 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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