Dimanche 18 mai 2008


L’enfant illégitime d’Agnès Jaoui

et Emir Kusturica


Avec « Un air de famille, version tzigane », Dejan Ilic nous propose une adaptation du succès d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, revisité à la sauce balkanique. Une pièce qui détonne mais étonne peu.


Du décor saturé de couleurs, on ne voit que ça, ou presque : un large portrait en noir en blanc, entouré par un cadre doré. La figure spectrale du patriarche. Véritable icône, que les comédiens embrassent, astiquent, prennent à témoin ou invectivent. Car tout tourne autour de lui, le patriarche depuis longtemps disparu. Et sous ses yeux se déroule une petite scène de famille, faite d’amour vache et de coups bas, de jalousies et de blessures tues.


Le vendredi soir est celui de la famille. Au bar du Père-Tranquille, Henri, le fils honni, reçoit ses frère et sœur. Il y a Betty, jeune femme rebelle et idéaliste. Et puis Philou, le fils prodige. La veste de costume à même la peau, laissant découvrir un ventre velu. Une chaîne en or au cou, une femme docile au bras. Yoyo, son épouse, perchée sur ses talons hauts. Appuyée sur une canne, la matrone déboule et n’aura pas fini de nous amuser. Une mère vampirisante au regard grave, terreur de ses enfants. Reste enfin Denis, le serveur en retrait, qui entre deux brimades, ne manque pas l’occasion d’un bon mot.


Ce soir, le passage à la télé de Philou est l’objet de toutes les conversations. Et, tandis que Yoyo souffle les bougies de son gâteau d’anniversaire, on attend toujours Arlette, la femme d’Henri, qui se fait désirer. Tout ce beau monde s’active dans une ambiance loufoque, volontiers bon enfant. Bon enfant est le mot, tant la fratrie est rieuse. Éternels grands enfants, les frères et sœurs vivent de jeu et de ruse. De bons tuyaux, aussi. Chicanneries, rubans qui disparaissent en un tour de passe-passe, tapes sur le crâne et plumes qui réapparaissent derrière une oreille ponctuent la pièce de trouvailles délicieuses.


Sur scène, les comédiens semblent former une véritable famille. Mus par le même enthousiasme, ils jouent des personnages sanguins, fantasques, frisant la caricature – sans se perdre pour autant. Yoyo siphonne une bouteille, Philou sniffe un rail de coke. Et les personnages gagnent en profondeur, somme toute, en deviennent attachants. Assurément, la mise en scène explore la relation fraternelle, conjugale et amoureuse avec justesse.


Dejan Ilic a voulu sa pièce rieuse, poétique et rythmée. Rieuse elle l’est. Assurément. Malgré quelques lourdeurs, la poésie est là. Et c’est une réelle sensibilité qui se dégage des scènes. Quant au rythme, ces dernières n’en manquent pas. Et ce, même si, entre deux élans lyriques, des pesanteurs se font souvent sentir. Entravés par des vêtements amples, au milieu d’un bric à brac désordonné, les mouvements des comédiens sont parfois laborieux. Paradoxalement, le fracas des claques et des cris, qui fusent à tout rompre, pourra sans doute fatiguer le spectateur. Toutefois, disons-le tout de suite, une danse suffira bientôt à relancer le rythme.


Un air de famille, version tzigane se veut la reprise du classique d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, sur le registre enjoué de la culture tzigane, l’esthétique déjantée d’Emir Kusturica. En ce sens, la pièce est parfaitement honnête sur ce qu’elle entend être. Le spectateur verra ce pour quoi il a été convié. Seulement, si tout est dit d’avance, y a-t-il encore une place pour la surprise ?


Plus encore, l’évocation constante de l’œuvre de Kusturica finit par lasser. Avec, en premier lieu, le refrain lancinant de la musique d’Emir et son orchestre. Une musique pleine d’entrain, mais tellement entendue. La chaîne en or autour du cou, les dollars qui virevoltent au vent, les volailles qui se déplument et les rails de coke qui s’enchaînent ? Emir encore, Emir toujours. Au final, l’amateur éclairé ou le simple connaisseur de la filmographie du réalisateur serbe restera forcément sur sa faim. Quant aux autres, à n’en pas douter, ils passeront un bon moment.


Pareille à Betty et Henri qui se prosternent devant le portrait de leur père disparu, la pièce, à force d’emprunts révérencieux à l’œuvre de Kusturica, finit par être totalement couverte de son ombre. Au fur et à mesure des scènes toutefois, Betty et Henri semblent s’affranchir peu à peu de la figure paternelle. Parce que la pièce, pittoresque et exubérante, mérite amplement de se libérer du corset « kusturicien » qui l’enserre, on ne pourra que l’inviter, elle aussi, à tuer le père. 


Alexis Simon

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Un air de famille, version tzigane, d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri

Mise en scène : Dejan Ilic

Avec : Marie Delaroche, Vanessa Luna, Richard Medkour, Laurent Mentec, Fabrice Simon, Christine Zavan

Décors : Lucie Legrand, Mia Jerdin

Théâtre Michel-Galabru • 4, rue de l’Armée-d’Orient • 75018 Paris

Réservations : 01 42 23 15 85

Du 16 mai au 1er juin 2008, à 20 heures le vendredi et le samedi, à 17 heures le dimanche

Durée : 1 h 20

22 € | 14 € | 11 €

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