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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 11:58

Une émouvante mécanique des corps


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Fidèle à son engagement artistique par-delà les frontières, le Théâtre du Soleil accueille, pour une trop courte semaine, la compagnie Toda vía teatro, dirigée par une jeune dramaturge argentine, Paula Giusti. Son adaptation du célèbre roman d’Agota Kristof, « le Grand Cahier », est une révélation, tant du point de vue de la mise en scène, inventive, que du jeu des comédiens, d’une grande virtuosité. On attend avec impatience la seconde partie, prévue en octobre prochain, qui réunira deux autres romans de la trilogie, « la Preuve » et « le Troisième Mensonge ».

Que l’on connaisse ou non l’œuvre d’Agota Kristof, auteur d’origine hongroise, exilée en Suisse depuis 1956, le travail de la compagnie Toda vía teatro est une véritable découverte. Car, à la férocité du texte, qui décompose, de manière clinique, le processus de déshumanisation de deux frères jumeaux pris dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, la mise en scène de Paula Giusti répond, brillamment, en mobilisant ce qu’il y a de plus humain en l’homme : l’art sous toutes ses formes. Contre la barbarie, l’artiste incarne la résistance et la vie. Pour ce projet ambitieux, Paula Giusti réunit de jeunes comédiens d’origine multiculturelle – argentine, brésilienne, allemande, française –, qui, sur scène, excellent dans la maîtrise de plusieurs disciplines : la danse, la musique, le chant, le travail de marionnette. Sous le maquillage – expressif, expressionniste, qui rappelle le théâtre oriental, cher à Ariane Mnouchkine –, on devine le travail exigeant du masque et le plaisir partagé du jeu. On pense à l’univers, baroque et burlesque, d’Omar Porras. Paradoxalement, pour dire la réalité de la guerre, Paula Giusti revendique une esthétique non naturaliste, qui emprunte les chemins les plus inattendus : dans la précision chorégraphique des déplacements ou dans la composition de photographies de groupe, les comédiens ne sont jamais loin du clown ou de la commedia dell’arte. Une stylisation assumée, assurée, qui réveille notre imaginaire.

Ainsi, pour monter le cycle tragique d’Agota Kristof, Paula Giusti convoque les arts de l’enfance : la marionnette, le clown. Sur le plateau, où toute une « économie de guerre » s’organise avec ingéniosité – derrière trois fins rideaux de gaze, les comédiens manipulent, de visu, un décor fait de bric et de broc, enfilent des costumes dénichés dans une vieille malle –, deux agents de la Gestapo interrogent les jumeaux au sujet d’un vol de munitions. Mais l’arme la plus redoutable est aussi la plus désarmante, la plus inoffensive en apparence : la marionnette, métaphore de l’enfance, mais aussi mécanisme – au premier degré – de la manipulation. Par un admirable travail de précision, Oriane Varak et Laure Pagès, qui interprètent les deux garçons, donnent corps à une troublante identité, aussi fascinante qu’inquiétante : de l’enfant ou de l’adulte, qui est la victime, qui est le bourreau ? Qui manipule qui ? C’est là l’un des partis pris les plus intéressants de Paula Giusti : traiter les personnages des jumeaux comme des marionnettes, dont chaque geste, chaque mouvement, sera dessiné tout au long de la pièce par le comédien-manipulateur Dominique Cattani. Celui-ci, et c’est là toute la subtilité du travail d’adaptation, incarne le narrateur, un personnage absent de l’œuvre d’Agota Kristof, et que l’on retrouvera, la saison prochaine, dans la seconde partie du spectacle, comme un fil rouge entre les deux histoires.

Autour des jumeaux, apparaissent d’étranges couples : des personnages dédoublés, traités selon la logique binaire du duo de clowns. À moins que ces personnages ne soient plus que les ombres d’eux-mêmes, en ces temps sombres ? Ainsi, la grand-mère est interprétée par Sonia Enquin et Florian Westerhoff, lui-même interprétant, avec Damien Prevot, le curé. La servante est interprétée par Sonia Enquin et Luciana Velloci Silva ; elle-même interprétant, avec Nathalie Franenberg, la fille de la voisine, tandis que Damien Prevot et Tristan Legoff interprètent l’ordonnance… Enchaînant les personnages individuels et les tableaux collectifs, les comédiens réalisent une véritable performance physique. Mais la virtuosité a son revers : on regrette, ici et là, quelques longueurs dans la mise en place d’accessoires superflus. On regrette, parfois, que la manipulation des jumeaux-marionnettes devienne une contrainte technique et ralentisse le rythme. Mais l’ensemble, d’une très grande qualité et d’une grande générosité, emporte le spectateur au cœur du drame. On est touché par la grâce, éphémère, de certains instants : la tendresse avec laquelle le narrateur prend les enfants dans ses bras, la douceur avec laquelle il caresse leur visage. Telle est sans doute la plus belle réussite du spectacle : que les corps nous parlent, comblant les lacunes volontaires d’un texte dénué de tout sentiment, révélant les failles des comportements les plus brutaux.

À travers cette émouvante mécanique des corps, où la puissance du jeu redouble la violence du texte, Paula Giusti semble inventer un nouveau théâtre de la cruauté. Car, au-delà de l’apparente innocence des jumeaux, c’est bien de la monstruosité dont il est question : monstruosité des circonstances, à laquelle répond la monstruosité de leur détachement. Placés, le temps de la guerre, chez leur grand-mère autoritaire et acariâtre, ils découvrent le mal ordinaire : le mensonge, l’avarice, la prostitution, le masochisme, le viol. Avec une froideur pragmatique, ils organisent leurs propres « stratégies de subsistance », et nous interrogent sur la frontière, fragile, entre l’humain et l’inhumain. Au milieu du chaos, au milieu des tentatives égoïstes de survie (« Moi aussi, j’ai faim ! », dira la servante), une bouleversante scène chorale nous rappelle à la réalité historique : au ralenti, comme transi de froid, chacun des neuf comédiens quitte la scène. Sur le plateau recouvert de feuilles mortes, ne restent bientôt plus que des chaussures et des valises. Abandonnées sur un quai de gare. Balayées par le vent de l’Histoire. 

Estelle Gapp


« La Trilogie d’Agota Kristof », - partie I : les Stratégies
de la subsistance
, d’après le Grand Cahier, d’Agota Kristof

Compagnie Toda Vía Teatro • Fondation Roguet • 58, rue Georges-Boisseau • 92110 Clichy

www.toda-via-teatro.com.ar

info@toda-via-teatro.com.ar

Adaptation et mise en scène : Paula Giusti

Avec : Dominique Cattani, Sonia Enquin, Nathalie Franenberg, Laure Pagès, Nathalie Perquin, Damien Prevot, Oriane Varak, Luciana Velloci Silva, Florian Westerhoff

Création lumière : Leslie Desvignes

Création sonore : Octavio Lopez, Julien Gauthier

Chargée de communication et diffusion : Maryz Archambault

Théâtre du Soleil • Cartoucherie • 12, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 98 26 10

Du 13 au 17 mai 2008 à 20 h 30, dimanche 18 mai à 15 heures

Durée : 1 h 45

15 € | 12 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Sarah 07/10/2008 15:14

ce spectacle a l'air vraiment bien. J'ai aussi lu une bonne critique en complément de vos informations sur www.laboiteasorties.com/2008/10/la-trilogie-dagota-kristof-piece-initiatique-pour-hommes-marionnettes/ J'irai, c'est sûr !

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