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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 19:53

Médée, camelot
de son propre désespoir


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Le Théâtre de Nanterre-Amandiers clôt sa saison avec son avant-dernière création, « Médée » de Sénèque, mise en scène par Zakariya Gouram dans la salle transformable. Scénographie abstraite, passerelles et éclairages à vue, pour cette autopsie de meurtres, dont celui de ses deux fils, par la légendaire magicienne. Sans tomber dans le syndrome « Chéri, j’ai tué les gosses », ce sombre drame ne suscite guère l’intérêt qu’il devrait.

Nous sommes à la fin de l’histoire entre Médée et Jason, dont elle a eu deux fils. La scène est à Corinthe, où Jason, tombé amoureux de la fille du roi, Créüse, répudie son ancienne compagne. Médée doit quitter la ville sans revoir ses enfants, qu’on lui cache tant on craint ses pouvoirs maléfiques. La magicienne feint alors de se résigner. Elle offre même à sa rivale, en gage de réconciliation, la robe de mariée. Cadeau, c’est le cas de le dire, empoisonné.

Si vous y allez, un bon conseil : surtout ne pas rater le début, car il est sidérant de beauté. Semblant flotter dans l’air, le corps à demi nu d’une femme, ou plutôt d’une géante tant elle semble proche, se contorsionne en proie à ses tourments. Une vision forte et juste de Médée, dont, pour l’instant, on ne voit que des morceaux. De longues jambes, une croupe, un bout d’épaule… Lentement une voix (et quelle voix !) s’élève, disant le chagrin, la jalousie, la rage de toutes les femmes bafouées. Si le spectacle s’arrêtait là, ce serait génial. Hélas…

« Médée »

Les Romains, on l’a souvent dit, sont les Américains de l’antiquité. Chaque fois qu’ils explorent un mythe grec, en voulant le simplifier ils le dénaturent. La traduction, très vivante, de Florence Dupont n’y peut rien : Sénèque est un éléphant dans le magasin de porcelaine de la pensée helléniste. Non, Médée n’est pas simplement un monstre, incarnant le côté sombre de la femme. Pas plus que le chœur antique n’est cette bonimenteuse (excellemment interprétée par Martine Vandeville, là n’est pas le problème), qui se substitue à l’action en la commentant. Ni le roi Créon (Étienne Fague, parfait là encore) ce technocrate qui a lu, sans doute en latin, un commentaire sur Euripide. Comment aurait-il su sinon, qu’il ne faut surtout pas que Médée s’approche des enfants ?

Je plaisante, mais le fait demeure : les comédiens sont fabuleux, la mise en scène fertile ; la sauce, elle, ne prend pas. Ce ne serait pas le grand Sénèque (à mon avis meilleur penseur que dramaturge, mais est-ce qu’on me demande quelque chose ?), on dirait simplement que sa pièce est mauvaise. Mais puisqu’ils l’ont choisie ! Disons alors que la fin sauve un peu le milieu bien plat. Encore une fois, Zakariya Gouram et Leila Adham ont fait du bon boulot, aidés du clown Julien Cottereau, dont on reconnaît la « patte » subtile, à la fin. Cette scène des meurtres, qu’on attend à vrai dire depuis un moment, plus qu’on ne la redoute, fourmille de leurs trouvailles. Marie Payen (Médée) y entre, transfigurée, traînant une valise contenant tous ses artifices. Elle les déballe, tel un automate, camelot de son propre désespoir, qu’elle raille autant qu’elle le remâche. « Douleur, cherche ton argile ! » s’exclame-t-elle, maculée de boue.

Cette artiste, fine et sensible, nous enchante depuis le Fait d’habiter Bagnolet de Vincent Delerm, où elle brûlait déjà les planches. Elle met dans cette Médée tout son charme et tout son talent, lesquels sont exceptionnels. Le problème, c’est qu’elle soliloque quasiment tout le temps, le Jason de Sénèque (Jauris Casanova, pourtant idéal) ne faisant pas le poids. On lui souhaite le même genre de rôle dans une dramaturgie moins désincarnée, celle d’Un tramway nommé Désir, par exemple. Quelle Blanche Dubois elle ferait ! En attendant, sa Médée intrigue, fait peur, époustoufle ; mais quant à toucher, c’est une autre histoire… Ne serait-ce que pour elle, il faut cependant aller aux Théâtre des Amandiers. Mais alors ne relisez pas Euripide avant, ni surtout notre vieux Corneille, qui écrivit en 1635 une Médée nettement plus fidèle et réellement géniale. 

Olivier Pansieri


Médée, de Sénèque

Compagnie Le Sacré Théâtre

Mise en scène : Zakariya Gouram

Dramaturgie : Leila Adham

Texte français : Florence Dupont

Avec : Marie Payen, Martine Vandeville, Laurent Bur, Jauris Casanova, Étienne Fague

Scénographie : Muriel Bétrancourt

Arts plastiques : Marta Trocewicz

Costumes : Karine Vintache

Lumières : Bruno Brinas

Travail du clown : Julien Cottereau

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 9 mai au 8 juin 2008 : à 20 h 30 du mardi au samedi, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

24 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

fabien 07/06/2008 15:18

parce que ce sont des critiques ceux qui écrivent sur ce blog ? ahahaha !!!

Mat 29/05/2008 10:20

Bonjour, j'ai également vu (et relu au passage) Médée de Senèque.Je trouve le texte dans la traduction de Florence Dupont, enthousiasmant et  beaucoup plus fort que celui de Racine... Je suis sortie de la pièce des Amandiers en colère. D'avoir si peu respecté ce texte, sa forme, et d'avoir rendue une Médée ridicule.Les comédiens sont effectivemment tous tres bons, mais les choix de mise en scène et dramaturgique me laissent perplexe. Et font de cette Médée, un flop.

Mets des lunettes! 27/05/2008 13:03

Votre jugement (car c'en est bien un, plus qu'une critique à proprement parler), par sa méconnaissance assez criante, en tout cas regrettable, du théâtre sénéquien ne peut que nous donner envie d'aller voir cette Médée (c'est déjà ça de gagné...); seulement, c'est pour les raisons que vous déplorez! Vos Romains "Américains de l'antiquité", qui "dénaturent les mythes grecs" "en voulant les simplifier" ne sont que l'objet de vos fantasmes et le reliquat des légendes urbaines, préjugés et autre sornettes que vous contribuez à entretenir. Sénèque "éléphant dans le magasin de porcelaine de la pensée grecque", non mais qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre! Un petit rappel vous empechera peut-être à l'avenir de formuler de telles inexactitudes :-les romains ne "veulent pas simplifier" les mythes grecs, ils s'en font, au fil de l'hisoire, les dépositaires et le relai, réadaptant inéxorablement cette transmission à leur horizon de pensée.-C'est mal connaître et surtout discréditer injustement l'excellente Florence Dupont que de faire d'elle une sorte d'affabulatrice qui extirperait ex nihilo une vivacité quelconque de ce texte : elle ne fait que rendre (avec talent) le verbe fougueux et novateur du latin de Sénèque.-l'hypothèse selon laquelle Sénèque reprendrait les thèmes de ses pièces au théâtre grec classique est fausse (et dépassée)! Il tire l'ensemble de son inspiration dans le théâtre romain de l'époque républicaine! Au final vous semblez bien mauvais public du théâtre antique, impatient que vous êtes d'arriver au dénouement sanguinolant (autre preuve de la nouveauté de Sénèque et de sa différence avec les tragiques grecs), frustré que vous semblez de ne pas voir assez d' "action" (Sénèque délaissait intentionnellement l'intrigue, pour accentuer la peinture des passions !); enfin lorsque vous affirmez "En
attendant, sa Médée intrigue, fait peur, époustoufle ; mais quant à toucher, c’est une autre histoire…" Il faut en conclure soit que la mise en scène, ne parvenant à restituer la dimension majeure du texte de Sénèque, est mauvaise (je l'ignore je ne l'ai pas vue, et votre propos ne parvient guère à l'indiquer), soit que vous devriez plutôt allez voir un "film d'action" d'outre atlantique! "Ce ne serait pas le grand Sénèque (à mon avis meilleur
penseur que dramaturge, mais est-ce qu’on me demande quelque chose ?), on dirait simplement que sa pièce est mauvaise." Mais si, on "demande quelque chose" à un critique : une... critique (dramaturgie, respect du texte, partis-pris...), non un jugement de valeur, qui en l'occurrence se fonde sur des préjugés erronés et tombe dans l'injure! On lui demande par ailleurs un minimum de culture, afin d'éviter d'avoir à lire de telles inepties, et jusqu'au bout : "notre vieux Corneille", de qui croyez vous donc qu'il s'est inspiré pour sa Médée? NB : Indiana Jones vient seulement de sortir, courrez-y!

LES TROIS COUPS 29/05/2008 20:26



Bonjour,


Je suis l’infortuné critique sans ce « minimum de culture », qui évite qu’on « écrive des inepties », ce « mauvais public du théâtre
antique », victime de « ses fantasmes et (du) reliquat des légendes urbaines, préjugés et autres sornettes (qu’il) contribue à entretenir », qui « fait de l’excellente
Florence Dupont… une sorte d’affabulatrice », et donc ferait mieux « d’aller voir un film d’action d’outre-Atlantique » plutôt que de « tomber dans l’injure ».


Devant tant de bonne foi et d’aménité, je répondrai d’abord à la dame qui a vu le spectacle. En effet, le texte de Florence Dupont est une réussite. Qui ne
masque pas toutefois de réels « trous d’air » dans l’action, qu’il faut bien remplir. Ce que tente de faire le metteur en scène (Zakariya Gouram) en vain, semble-t-il. Mais puisque vous
aimez le théâtre, je vous conseillerai plutôt d’aller voir Pénélope ô Pénélope de Simon Abkarian au Théâtre national de Chaillot. C’est une variation moderne sur le thème du retour
d’Ulysse à Ithaque et cette fois, je vous le garantis, si vous pleurez, ce sera de joie.


Pour ce qui est de mon détracteur, qu’il sache d’abord que je suis navré d’avoir heurté ses convictions. Mon petit doigt me dit que je suis, sans m’en douter,
en face d’un redoutable latiniste probablement dans l’enseignement ou l’édition, voire les deux. Donc attention où je mets les pieds. Mais pas du tout. Dans le plat, j’espère ! J’avais écrit
« Les Romains, on l’a souvent dit, sont les Américains de l’Antiquité. » Peut-on souligner mieux qu’il s’agit d’un poncif ? Plus loin : « La traduction, très vivante, de
Florence Dupont n’y peut rien… » Plus loin encore : « Je plaisante, mais le fait demeure… » Et ainsi de suite. À moins de vouloir, à tout prix, me chercher des poux dans la
tête (inculte en plus !), je ne vois rien dans mon article qui prête à autre chose qu’à sourire. Je maintiens ne pas aimer le théâtre de Sénèque. Ce qui ne m’empêchera pas de foncer voir la
prochaine pièce qu’on montera de cet incompris, dans l’espoir de m’être trompé. Mais rien que cette année, les deux que j’ai vues ne m’ont que très médiocrement convaincu de ses qualités de
dramaturge. Et de dramaturge seulement. J’ai la plus vive admiration pour Voltaire et Camus, et la plus grande défiance pour leur théâtre ! Qu’y puis-je si je suis mauvais en version latine
et bon en art dramatique ? Pour revenir à Médée, j’avoue être sorti un peu de mon rôle, qui est de vous donner, ou non, envie d’aller au théâtre. Car c’est là l’essentiel ! Ne
pas rester chez soi, le nez collé sur son site – fût-ce celui des Trois Coups ! – en ayant l’illusion d’avoir hanté ce dernier endroit de notre monde, où « l’homme parle
encore, directement, de l’homme à l’homme », comme dit Claudel. Merci de m’avoir lu.


Olivier Pansieri



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