Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 14:56

Tout feux, tout flammes


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


La « petite » Colline accueille la dernière création d’Eugène Durif, mise en scène par Karelle Prugnaud : « la Nuit des feux ». L’histoire vraie d’un paysan limousin, « homme révolté » dans la France des années 1950… ou le bal des conscrits, une valse « grotesque » au son du cliquetis des mitraillettes, où les langues claquent au rythme de la poésie.

Premiers mots : mots qui fusent. Mots qui se crient, se heurtent puis s’excusent, s’échauffent encore et combattent à mort. Mots qui chantent aussi. Et dansent. Elle est ainsi la langue d’Eugène Durif, pleine de verve et de poésie, de colère et de vie. De la poudre noire à se mettre dans la bouche. Explosive, donc. Mais ravigorante aussi, car le dramaturge sait mettre les petits mots dans les grands : les inusités du Littré côtoient à sa table (d’écrivain) les mots gros et ceux du quotidien. De la pensée qui s’essaye dans un univers qui se cherche : genre hétérodoxe entre opérette et tragédie, et tonalité incertaine, grotesque, burlesque ou pathétique. Avec la Nuit des feux, il recompose l’histoire vraie d’un paysan limousin, anarchiste révolté tendance surréaliste, Henri Nano, injustement interné puis fait prisonnier par un notable local. Devenu Jean Levert dans la pièce, il revient parmi les « siens » à la Saint-Jean de 1957. Une Saint-Jean entre deux feux, celui à peine éteint de 1945 et celui, brûlant, qui consume l’Algérie dans une guerre qui ne dit pas encore son nom.

Le rideau se lève sur une grande cathédrale de bois gris, grange pour rites païens. Au bas brilleront par moment les guirlandes du bal. Au sommet, des pieux. Aux étages, des portes, des escaliers, des panneaux mobiles employés avec intelligence. Blafarde, la lumière entretient avec le fond sonore, presque imperceptible et pourtant omniprésent (on peut le regretter, la tension dramatique se passait de cet artifice tant la langue est belle et forte), une atmosphère inquiétante et vaguement fantasmatique.

La grange s’ouvre, un coryphée (Mélanie Menu) en robe de fiançailles, couvert d’un voile orné de bois de cerf, entame sa « monodie bramante ». Jean Levert, animal fauve, bête traquée, est le héros tragique. Tout autour de lui pépient de drôles d’oiseaux, peuple des campagnes et chœur bouffon. « Dansez, dansez petits conscrits !» : le beau monstre chantant au visage charmant, avec larmes qui brillent et bouche en sang, orchestre le bal, sous ses faux airs de Björk.

Et tout valse : les conscrits ivres de vivre et s’apprêtant à mourir ; des parents d’antan, tout doux, qui ne parlent déjà plus la langue de leurs enfants (Eugène Durif est formidable en vieux père dans sa salopette bleue, jouant du ukulélé) ; Kit Carson l’ivrogne, un mythe (absent) revenu de la guerre ; deux hommes « politiques » (Jean Levert alias Jean-Philippe Salério et Jacques alias Xavier Berlioz), penseurs de l’Histoire prêts à se battre pour « changer la vie ». Histoire, en somme, d’un homme et d’une génération sacrifiés. À la Saint-Jean, c’est un fait, on dresse des feux au-dessus desquels la jeunesse saute… ou se brûle les ailes. On recueille, alors, les cendres et on les jette sur les champs pour, dit-on, rendre la Terre meilleure…

Le propos n’est, il faut l’admettre, pas des plus clairs, d’autant plus que l’inventivité de la scénographie, la dynamique de la mise en scène et la beauté fougueuse de langue n’ont rien de didactiques. L’intensité du jeu est, en outre, si excessive, si épuisante, que l’on en vient à attendre comme un repos nécessaire les moments d’apaisement. La troupe est, en effet, époustouflante de vigueur et d’énergie : chantant, dansant, combattant, se retournant en pirouettes habiles ou jonglant avec les mots pour une nuit de la Saint-Jean, tout feux, tout flammes. 

Cédric Enjalbert


La Nuit des feux, d’Eugène Durif

Compagnie L’Envers du décor

Mise en scène : Karelle Prugnaud

Assistante mise en scène : Élisa Benslimane

Avec : Xavier Berlioz, Félicité Chaton, Angélique Clairand, Eugène Durif, Mickael Gaspar, Léo-Antonin Lutinier, Julie Méjean, Mélanie Menu, Jean-Philippe Salério, Guillaume Séverac-Schmitz

Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz

Assistante costumière : Nina Benslimane

Création sonore : Michel Prugnaud, Bob X et Guillaume Séverac-Schmitz

Lumière : Gabriel Guénot

Vidéo : Tito Gonzales

Petit Théâtre de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 9 au 29 mai 2008, du mercredi au samedi à 21 heures, mardi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Représentation supplémentaire le samedi 24 mai 2008 à 15 h 30

Durée : 2 heures

27 € | 19 € | 13 €

Autour du spectacle

[+] « La brûlure du regard »

Performance de Karelle Prugnaud, à l’occasion de la nuit des musées.

D’avoir été, malgré lui, dans la transgression et d’avoir vu ce qu’il ne devait pas voir, Actéon fut changé en cerf par la déesse Diane et fut dévoré par ses propres chiens. Karelle Prugnaud interroge, à partir de ce mythe et d’un poème écrit par Eugène Durif pour l’occasion, ce qui dans le regard de l’autre peut anéantir.

Samedi 17 mai 2008 à minuit

Musée de la Chasse et de la Nature • 62, rue des Archives • 75003 Paris

Entrée libre sur réservation au 01 44 62 52 00

ou contactez-nous@colline.fr

[+] Rencontre et discussion avec la rédaction du journal le Monde diplomatique en présence de l’ équipe artistique du spectacle

Dimanche 18 mai 2008 à l’issue de la représentation au Petit Théâtre

[+] Projection du film la Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, suivi d’un débat avec Eugène Durif et Mohammed Harbi, historien

La Bataille d’Alger peint la lutte pour le contrôle du quartier de la Casbah en 1957 entre les militants du F.L.N. et les parachutistes français du général Massu

Mardi 20 mai 2008 à 20 heures

Cinéma Georges-Méliès • centre commercial de la Croix-de-Chavaux • 93 Montreuil

Métro : Croix-de-Chavaux

Réservation : 01 48 58 90 13

Entrée 5,50 € | tarif spécial abonnés du Théâtre national de la Colline 4,35 €

[+] Lecture

Eugène Durif lira des extraits du recueil Nouvelles de la zone interdite, de Daniel Zimmerman

Dimanche 25 mai 2008 à l’issue de la représentation

[+] Rencontre avec le public en présence de Karelle Prugnaud et de l’équipe artistique du spectacle mardi 27 mai 2008 à l’issue de la représentation

[+] Revue # 14 consacrée à Eugène Durif

Poète protéiforme et, comme Protée, insaisissable, Eugène Durif est un jongleur de mots qui mélange les tons, du pathétique au burlesque, de la violence imprécatoire à la légèreté de l’opérette, de l’approche chuchotée des êtres à la charge ubuesque. Lire la suite

http://www.colline.fr/revue/14

Partager cet article

Repost 0
Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher