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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 14:26

Sacrés gamins !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Métro Croix-de-Chavaux à Montreuil, les anciens studios de cinéma des frères Pathé, ensemble un peu disparate de hangars, où Carlo Boso s’efforce de former des jeunes comédiens et de donner leur chance à d’autres. C’est là qu’une toute jeune équipe, la compagnie du Dernier-Geste, présente son deuxième spectacle : « La vie est un songe » de Calderón. Moyenne d’âge des acteurs : vingt ans. Voyez-moi ce toupet !

Sommet de l’art baroque espagnol, cette pièce à tiroirs (et à chausse-trapes) détient, avec le Songe d’une nuit d’été du grand Shakespeare et l’Illusion comique de notre Corneille, l’invisible record du plus grand nombre de mises en scène à côté de la plaque. Celle-ci fait une heureuse, et presque complète, exception.

En deux mots, l’histoire, bien sûr à dormir debout, de ce chef-d’œuvre. Sigismond, prince héritier d’une Pologne imaginaire, expie au fond d’un cachot une faute dont il ignore tout. Son père, le roi Basile, l’a fait enfermer là depuis sa naissance, en raison d’une prédiction abracadabrante. Son fils serait un génie du mal qui, plus tard, le renverserait et deviendrait un tyran. Enchaîné depuis des années comme une bête féroce, le prince est en effet devenu bizarre.

Deux autres intrigues viennent s’entrelacer à ce tronc tordu. La belle Rosaure débarque, déguisée en homme et flanquée de son écuyer Clairon, pour se venger du perfide Astolphe. Le perfide Astolphe, précisément, que sa lubricité poussa vers Rosaure, mais que son opportunisme ramène vers Étoile, princesse héritière. Or, ce jour-là, le roi Basile a décidé de tenter une expérience. On droguera Sigismond, et, quand il s’éveillera, on lui fera croire qu’il est devenu le roi de Pologne. S’il se conduit bien, il le deviendra en effet : Basile lui cèdera la place. Sinon…

On poireaute dans une cour lugubre, où on nous appelle au spectacle, comme dans une colonie de vacances vaguement kafkaïenne. On entre, le cœur serré. Deux tentures plus loin, on est dans un hangar où des gradins font face à un grand espace, en partie occupé par un pont roulant, d’où s’étend vers nous une immense voile rouge. Éclairage expressionniste à la Jérôme Bosch. Deux filles cavalent dans tous les sens ; sur le côté deux musiciens commencent à jouer.

« La vie est un songe »

Et là, dans ce coin paumé d’une friche industrielle à peine aménagée, le charme opère. Le pont roulant devient prison, la voile celle du voyage, de l’amour, du sang. Nous sommes dans le songe. La musique y est pour beaucoup et nous y reviendrons. En attendant, saluons le travail d’Amandine Monsterlet et de Morgan Lévy, qui ont conçu des costumes aussi décadents qu’efficaces pour cette fantasmagorie de l’abandon. Les premières scènes sont impeccables, car, dans cette pièce, il n’est pas bon qu’on sache tout de suite de quoi il retourne. Ensuite, la mise en scène gagnerait à éclairer un peu la lanterne du spectateur. Elias Belkeddar excelle dans le surréalisme et le second degré, il lui faudra apprendre néanmoins à croire un peu plus à ce que les mots disent. D’autant qu’il a une troupe d’acteurs sensationnels.

Revue de détail. Sophie Guibard d’abord, surdouée qui joue comme elle respire et fait de Clairon un lutin génial. Ensuite son maître, pardon sa maîtresse Rosaure (Kym Thiriot), qui s’écoute un peu déclamer, mais qui a une nature et qui en plus est belle, ce qui ne gâte rien. Je lui préfère pourtant Pauline Brunner (Étoile), qui d’ailleurs est belle aussi. La demoiselle compose une peste inoubliable et forme avec Romain Torrès (Astolphe) un couple très réussi d’enfants terribles. Le doyen Jean-Marie Mendiant (Clothalde) a plus la tête que le nerf de l’emploi. Le problème, c’est que son personnage n’est pas du tout ce domestique inquiétant de film muet, qu’on lui a demandé de faire. La pièce exige au contraire qu’il incarne une noblesse, certes asservie, mais d’autant plus fière. Polonius, pas le fossoyeur. C’est peut-être son costume qui met sur une fausse piste. Pour en revenir au jeu, on a également un souci avec Clovis Fouin (Sigismond), qui est excellent en salopard, mais manque nettement de sincérité dans la rédemption. Or, c’est toute la pièce.

Je gardais le roi pour la fin, car Julien Campani y est exceptionnel. Je crois que c’est de tous celui qui m’a le plus ému. Basile est souvent joué comme un intellectuel, voire un humaniste. Campani a choisi d’en faire un illuminé. À mon humble avis, il a eu raison. Son roi traverse la pièce comme un somnambule au point d’en devenir l’enjeu, ce qui devrait être le cas de son fils (voir plus haut). Si je tenais à citer tous les comédiens, c’est qu’ils sont tous bons, chose rare. Chose plus rare encore, leur grand sens artistique et leur belle rigueur, en dépit de moyens réduits.

Avant de conclure, un mot sur la musique de scène. Clément Atlan, qui l’a composée, et Gustave Aguilella Cuecco, qui l’accompagne au son d’un étrange instrument (une longue trompe, semblable à celles qu’utilisent les moines tibétains lors de leurs cérémonies), font mieux qu’illustrer les scènes. Ils leur donnent ce climat d’irréalité, cette grâce étonnante qu’a tout le spectacle. Un charme, un talent fous !

Bon, vous l’aurez compris : les qualités l’emportent largement sur les défauts. Pour son deuxième spectacle, la compagnie du Dernier-Geste transforme l’essai, si j’ose dire, haut la main. Un tour de force quand on songe à l’âge de ses interprètes et à celui du maître d’œuvre Elias Belkeddar. Nul doute que vous entendrez à nouveau parler d’eux. N’attendez pas, courez découvrir ces sacrés gamins, qui traitent enfin le baroque comme il le mérite, c'est-à-dire comme un pote. Prenez le métro, volez un bus, bravez les alentours un peu moroses, mais allez voir ça ! Et si, par extraordinaire, quelqu’un de la mairie de Montreuil ou du ministère lit ces lignes, qu’il envoie un peu plus de sous à Carlo Boso. Que celui-ci puisse effectuer enfin les aménagements (et réparations) que son lieu mérite. 

Olivier Pansieri


La vie est un songe, de Pedro Calderón

Compagnie du Dernier-Geste

dernier-geste@hotmail.fr

Mise en scène : Elias Belkeddar

Traduction : Lucien Dupuis

Avec : Pauline Brunner, Sophie Guibard, Kym Thiriot, Julien Campani, Clovis Fouin, Jean-Marie Mendiant, Romain Torrès

Musique : Clément Atlan

Musiciens : Clément Atlan (piano, guitare), Gustave Aguilella Cuecco (djijiridou [c’est le nom de l’instrument])

Création costumes : Morgan Lévy et Amandine Monsterlet

Décors : Pauline Bolcatto et Elias Belkeddar

Lumière : Camille Darier

Administration : Rébecca Zivohlava

Studio Théâtre de Montreuil • 52, rue du Sergent-Bobillot • 93100 Montreuil

Métro : Croix-de-Chavaux, ligne 9

Réservations : 09 52 43 89 20

Du 2 au 31 mai 2008, les vendredi et samedi seulement à 20 h 30

Durée : 1 h 50

13 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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