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10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 13:35

Leur science exacte du malheur


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


C’est au Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie, et c’est autant de l’art que de l’éthique. Ariane Mnouchkine et sa troupe sont allées en Afghanistan avec pour mission d’aider le théâtre à y renaître des décombres de la guerre. Le Théâtre Aftaab en est né. Il est à Paris pour quinze jours avec ses deux dernières créations : « le Tartuffe », de Molière, et « le Cercle de craie caucasien », de Brecht. Mieux que des spectacles, des gens.

Un mot sur la Cartoucherie, que beaucoup de spectateurs découvrent encore aujourd’hui, à ma grande surprise. C’est un parc planté de grands arbres, avec des théâtres installés dans d’anciens entrepôts en briques. Il y a des rues pavées, des réverbères, des tables avec des bancs où, quand il fait beau, on peut même dîner ! On peut y aller en voiture, il y a un parking ; ou en métro (Château-de-Vincennes), il y a une navette. Voilà pour le côté frivole mais pratique.

On ne présente plus Tartuffe. Rappelons-en tout de même les grandes lignes. Cynisme du gourou, faiblesse et crédulité du chef de famille Orgon, qui va jusqu’à tout lui léguer, lui promettant sa fille Marianne, déshéritant son fils Damis, désespérant sa femme Elmire comme son beau-frère Cléante et sa servante Dorine. Seule sa bigote de mère Mme Pernelle applaudit à toutes ces folies, sans doute parce qu’elle est folle elle-même. Il faudra toute la ruse d’une femme à bout d’arguments, pour que belle-mère et mari se rendent enfin à l’évidence. Certes, Tartuffe est un démon et « rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer ! » admet Orgon trop tard.

Dix-huit acteurs, pas tous excellents mais tellement enthousiastes !, vont interpréter, en persan (dari) surtitré, cette fable universelle sur les méfaits du fanatisme. Un seul rôle est tenu par une femme : celui d’Elmire (Shakiba Rezai). Cet inconvénient a des avantages. On voit ainsi tout de suite quel sort toute société rétrograde réserve aux femmes. Ensuite, ce choix place les acteurs à la bonne distance, ni trop près ni trop loin, pour brosser de la gent féminine des portraits d’un grand effet comique et d’une troublante ressemblance. Je pense à Haroon Noori, qui fait de Mme Pernelle une impayable matronne, flanqué(e) de Mohd Haroon Amani et de Wahidullah Mahboobi, tordant(e)s en pleureuses ; à Ahmad Shafiq Kohi étonnant de justesse (et de beauté !) dans Marianne ; à Omid Rawendah, un peu cabot mais c’est le rôle qui veut ça, qui prête à Dorine sa joviale rondeur.

« Tartuffe » | © Michèle Laurent

D’un seul coup, nous sommes à Kaboul, mais aussi au Val-Fourré et au fin fond du Texas : partout où une moitié de l’humanité asservit l’autre. Bien fait pour les intégristes de tout poil, si des hommes, en jouant des femmes, charment leur auditoire d’une façon ambigüe ! On retrouve là le paradoxal pouvoir subversif du théâtre élisabéthain et du travesti qui raillent, chacun à sa manière, l’interdit qu’ils contournent.

Curieusement, la seule vraie femme est un peu « en dessous », contrairement à Tartuffe qui, lui, en fait trop. La vraie surprise vient d’ailleurs. De ces croix qui, là encore, permettent aux acteurs de tout dire, que dis-je de tout clamer, notamment leur colère. Comme il n’était pas question de reprendre en Afghanistan la trouvaille d’Ariane Mnouchkine, qui en 1995 avait transposé la pièce dans l’Algérie d’aujourd’hui, faisant de Tartuffe un islamiste, son bras droit Héléne Cinque a opté pour le seul intégrisme dont il soit permis de se moquer en terre d’islam : le chrétien. Un substitut bien connu des anciens pays de l’Est, où combien de dramaturges feignaient, eux aussi, de s’en prendre au clergé, quand c’était en fait au parti. Relisez Havel ou Heiner Müller : il suffit de remplacer Dieu par Staline pour que la révolte qu’on y lit redevienne avant tout celle de la dissidence.

Ici, c’est pareil. Rarement les tirades de Damis (Ghulam Reza Rajabi) et plus encore celles de Cléante (Mohd Taher Beak) ont claqué avec une telle force, même en sari. Leur traduction simultanée s’inscrivant en toutes lettres sur la toile du fond, seul décor, on lit soudain deux textes : un adressé à Louis XIV et l’autre à nous.

        « De tous vos façonniers on n’est point les esclaves ;

        « Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.

        « Et, comme on ne voit pas, qu’où l’honneur les conduit,

        « Les vrais braves soient ceux qui font le plus de bruit,

        « Les bons et vrais dévots qu’on doit suivre à la trace

        « Ne sont pas ceux enfin qui font tant de grimaces. »

Qu’on songe au courage de ces gens, qui disent Molière si haut et fort, là où c’est si dangereux de le faire.

« Tartuffe » | © Michèle Laurent

Le Cercle de craie caucasien est moins réussi. Cela tient sans doute au fait que, comme pour les enfants qui apprennent à marcher, le Théâtre du Soleil lâche la main à la jeune équipe. Cette fois, c’est Arash Abasalan seul qui assure la mise en scène. Le rythme s’en ressent, mais l’élève est doué.

Que raconte cette petite merveille ? Quelque part en Asie Mineure, c’est la guerre civile (tiens donc !). Le gouverneur est assassiné, sa femme – Natella – en fuite. Dans sa précipitation, la dame a oublié son bébé, qu’une fille de cuisine – Groucha – recueille. Après bien des années d’errance, la jeune fille, qui a dû tout sacrifier à cet enfant qui n’est pas d’elle, comparaît devant le juge Azdak pour rapt. La paix est maintenant revenue. En revendiquant l’héritier, l’ancienne femme du gouverneur espère rentrer dans ses droits et récupérer ainsi son immense fortune. Azdak, qui est un original, propose alors que l’enfant soit placé au centre d’un cercle et que chaque femme le tire par un bras. Celle qui réussira à le faire sortir du cercle sera reconnue comme sa vraie mère. On aura reconnu le jugement de Salomon, suivi de son prévisible dénouement.

La mauvaise idée : un brechtianisme suranné qui fait brailler certains passages par un chœur, s’asseoir ce même chœur sur des bancs quand il ne braille pas, pour bien montrer que tout cela n’est que du théâtre, ânonner en français le commentaire didactique qu’on coupe maintenant, et ainsi de suite. Du coup, on prend un coup de vieux et on se retrouve malgré soi au Théâtre de la Commune, ou au T.E.P. il y a… Bon, restons vague. Disons que le spectacle est poussif, surtout au début. Il faut attendre l’arrivée d’Azdak (Haroon Noori, encore lui), entre parenthèses l’un des plus beaux personnages que Brecht ait créés, pour que l’intérêt renaisse.

Nettement plus authentique, cette façon de nous montrer les relations louches qu’entretiennent flics, juges et soldats entre eux – bakchich presque toujours sous-entendu. De même, la lutte – cette fois d’une femme dans un rôle de femme (Fatima Wazha) – contre toutes les formes d’oppression qu’elle peut rencontrer, se retrouvant seule, dans un pays dévasté, sans moyen de subsistance ni toit, un nouveau-né sur les bras. L’actrice campe une Groucha toute droite, simplement soucieuse de faire de son mieux. Avec, juste à la fin, ce joli sourire, quand elle s’avoue à elle-même : « Je m’y suis attachée, moi, à ce chieur. » Effet que la mise en scène loupe hélas, en faisant jouer le marmot par un adulte à genoux et de dos. Les soldats sont « mieux observés » (nos Afghans les ayant vus de près), à la fois victimes et bourreaux de cette atroce roulette russe qu’est toute guerre. La scène où deux d’entre eux plaisantent avec l’ancien juge, avant de décider finalement de le pendre, fait froid dans le dos, tant on dirait qu’elle vient d’être écrite.

Au fond, c’est ce qui fait toute la différence, et le prix, de la venue de ces artistes d’un pays martyr dans le nôtre, un pays d’enfants gâtés en comparaison : leur science exacte du malheur. (Ce qui ne les empêche ni de danser ni de chanter comme personne !) Mais la peur, l’injustice, la survie, nul doute que le Théâtre Aftaab les connaît. Comme son public connaît ce qui reste trop souvent, pour nous, de la simple littérature : oui, d’une certaine façon, nous avons oublié que Molière s’est dressé contre des vrais abus, que Brecht a connu deux vraies guerres et leurs vrais ravages. Cette jeune troupe nous le rappelle. Ses deux spectacles sont des lettres, maladroites mais belles, qui nous donnent des nouvelles de ce qu’il advient de nos valeurs à l’autre bout du monde. Il est urgent de les lire. Assez bronzé, tous au Soleil ! Je parle de celui qui brille, même et surtout quand l’autre est couché. 

Olivier Pansieri


Le Tartuffe, de Molière

Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht

(en alternance)

Théâtre Aftaab de Kaboul (Afghanistan)

www.aftaab-theatre.com

Le Tartuffe, de Molière

Mise en scène : Hélène Cinque

Traduction : Mohamad Reza Forsughi

Avec : Shakiba Rezai, Sayed Mortaza Ahmadi, Mohd Haroon Amani, Mohammad Aref Bahunar, Moh Taher Beak, Abdul Saboor Dilawar, Wahidullah Gulistani, Mostafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Ahmad Seear Kohi, Ahmad Shafiq Kohi, Wahidullah Mahbobbi, Haroon Noori, Ahmad Khalid Raka, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah

Création costumes : Cécile Gacon, Sayed Mortaza Ahmadi, Wahidullah Mahboobi, Sayed Ahmad Hashimi

Création lumière : Nasir Khan Mansoori

Maquillages : Mostafa Habibi, Shakiba Rezai

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 30 avril au 11 mai 2008, du mercredi 30 avril au samedi 3 mai 2008 à 20 heures, dimanche 4 mai 2008 à 13 heures, mercredi 7 mai 2008 à 20 heures, samedi 10 mai 2008 et dimanche 11 mai 2008 à 17 heures

Durée : 1 h 30

18 € | 14 € 

Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht

Mise en scène : Arash Abasalan

Assistant à la mise en scène : Mahmood Sharifi

Traduction : Omid Movid

Avec : Shakiba Rezai, Fatima Wazha, Sayed Mortaza Ahmadi, Sayed Ahmad Ashimi, Mohd Haroon Amani, Mohammad Aref Bahunar, Moh Taher Beak, Abdul Saboor Dilawar, Wahidullah Gulistani, Mostafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Ahmad Seear Kohi, Ahmad Shafiq Kohi, Wahidullah Mahbobbi, Sai Asif Mawdudi, Haroon Noori, Ahmad Khalid Raka, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Mahmood Sharifi

Création costumes : Cécile Gacon, Sayed Mortaza Ahmadi, Wahidullah Mahboobi, Sayed Ahmad Hashimi

Création lumière : Nasir Khan Mansoori

Décor : Ahmad Shafiq Kohi

Maquillages : Mostafa Habibi, Shakiba Rezai

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 30 avril au 11 mai 2008, samedi 3 mai 2008 et dimanche 4 mai 2008 à 16 heures ; du jeudi 8 mai 2008 au samedi 10 mai 2008 à 20 heures ; dimanche 11 mai 2008 à 13 heures

Durée : 2 h 30

18 € | 14 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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