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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 17:53

Nietzsche-reality-show


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Il en va de certaines pièces, comme de certains films, où l’on sait dès la première minute si l’on va aimer ou détester. Tel est le cas de ce « Nietzsche, Wagner et autres cruautés », présenté au Vingtième Théâtre. Le metteur en scène Marc Lesage, directeur du théâtre L’Avant-Seine à Colombes, y reprend un spectacle créé en 2005, dans une nouvelle distribution. Si le texte de Gilles Tourman propose un dialogue intéressant entre les personnages et les époques, la mise en scène, confuse et clinquante, est un contresens absolu à l’esthétique dionysiaque du grand philosophe.

Lorsque le rideau rouge s’ouvre sur le plateau du Vingtième Théâtre, tout le poids de la convention théâtrale se fait ressentir : au milieu d’un décor surchargé, hésitant entre réalisme et symbolisme, un faux Nietzsche fait semblant de jouer du piano. Côté jardin, trois rangées de chemises blanches – des camisoles – évoquent la menace latente de la folie. Côté cour, une immense sculpture, imitant l’aile de l’aigle impérial, annonce la trahison nazie. Au centre du plateau, un rocher en carton-pâte rappelle les paysages postromantiques des mises en scène de Bayreuth et des châteaux extravagants de Ludwig II.

Dans ce décor incohérent, encombré, le jeu des comédiens semble condamné à l’artifice : dans son fauteuil, Nietzsche joue au malade imaginaire, sa sœur Élisabeth à la dévouée servante. La pièce assume un parti pris biographique, en traitant des « relations passionnelles et tumultueuses » de Nietzsche avec ses proches – Wagner, mais aussi les femmes de sa vie : sa sœur Élisabeth, Cosima, l’épouse de Wagner, et Lou Andreas‑Salomé, l’intellectuelle. Mais la vie est justement ce qui fait défaut à la mise en scène, trop formelle : qu’il soit question d’excréments, lorsque Élisabeth fait la toilette de son frère, ou qu’il soit question de sexe, lorsque la cinéaste Leni Riefensthal négocie sa carrière avec Goebbels, les comédiens restent prisonniers d’un jeu codé, désincarné. La direction d’acteurs se réduit à un échange de répliques trop bien orchestré : Nietzsche et Lou Salomé diront ensemble, à deux voix, le même texte, créant un effet purement théâtral, dérisoire.

Paradoxalement, la mise en scène, souvent lacunaire, souffre d’une grande confusion : livrés à eux-mêmes, les acteurs semblent embarrassés de leur propre présence. À plusieurs reprises, ils s’assoient et attendent, les bras croisés, leur prochaine intervention. Alors que la priorité donnée au texte et la précision formelle peuvent s’apparenter à « l’esprit apollinien », cette absence des corps, à l’inverse, contredit l’esthétique dionysiaque de Nietzsche, qui revendique la réconciliation d’Apollon et de Dionysos, dans l’unité vivante du corps et de l’esprit.

Comble du contresens, Lou Andreas‑Salomé, la brillante intellectuelle qui fréquenta les plus grandes personnalités de son époque, de Rilke à Freud, apparaît en muse langoureuse, multipliant les pauses lascives. Nietzsche, qui reconnaissait en elle le caractère même du « surhomme », avoue souffrir de sa provocante indifférence : « avant de s’intéresser à la philosophie, il vaudrait mieux s’intéresser au philosophe ». Enfermée dans un personnage caricatural, la femme fatale ne parvient pas à incarner la dimension mythologique d’Ariane, ni à donner corps à la transe des rites dionysiaques. Le sacré n’y est pas, et la parade mystique vire à la mascarade.

Penseur du tragique, Nietzsche s’amuse, à la fin de sa vie, à prendre le masque du fou. Mais, pour lui, comme dans l’Antiquité, le « masque » n’est pas une simple convention : derrière le faux-semblant, il désigne la personne qui assume pleinement son rôle. Tel est le sens de la métaphysique de l’artiste chez Nietzsche : il nous invite à inventer notre vie, en créant de nouvelles valeurs, dans une affirmation entière de l’existence, jusqu’à désirer sa répétition dans l’Éternel Retour.

Là où le philosophe propose une réflexion inédite sur la culture moderne, pointant le ressentiment, la décadence et le nihilisme comme autant de symptômes de la civilisation européenne, la mise en scène de Marc Lesage se résume à une condamnation, paradoxale, de toute mise en scène. Usant de son art contre lui-même, abusant d’effets scéniques (avec des jeux de lumière dignes d’un plateau de reality-show !), il dénonce, à travers sa propre mise en scène théâtrale, tout procédé de mise en scène, cinématographique ou médiatique, synonyme de manipulation. Ainsi, aux extraits de films de propagande nazie, projetés en fond de scène, se succèdent, sur un écran de télévision incrusté dans le décor, des extraits d’émissions de télé-réalité. Désignant tour à tour Wagner et Goebbels, le personnage de Lou Andreas‑Salomé souligne le déplacement de l’enjeu esthétique à l’enjeu politique : « le théâtre, l’image, la mise en scène ! ». Mais, de la propagande nazie à la société du spectacle, n’y a-t-il pas un raccourci trop rapide, qui consiste à faire de Nietzsche, le penseur « inactuel », le prophète de notre actualité ?

Dans ce double plaidoyer de « Nietzsche contre Wagner » et « Nietzsche contre Hitler », on comprend que toute la subtilité du propos porte sur une certaine dualité : dualité de Wagner, artiste entretenu par l’aristocratie ; dualité de Nietzsche, penseur génial ou précurseur du nazisme ; dualité de la mise en scène, entre premier et second degré. Sous les feux croisés de la scène, un immense panneau lumineux exhorte le public : « Applaudissez ! ». Dans cette vertigineuse mise en abyme, le spectateur s’abstiendra. 

Estelle Gapp


Nietzsche, Wagner et autres cruautés, de Gilles Tourman

Production : L’Avant-Seine, théâtre de Colombes, en coréalisation avec le Vingtième Théâtre et le soutien de l’A.D.A.M.I.

Mise en scène : Marc Lesage

Assistante à la mise en scène : Mélanie Vay

Avec : Emmanuel Dechartre (Nietzsche), Jean-Pierre Gernez (Wagner), Marcelline Collard (Élisabeth), Smadi Wolfman (Leni Riefensthal), Maria Blanco (Lou Salomé)

Scénographie : Katia Oudot

Création lumière : Jacques Rouveyrollis, avec la collaboration artistique de Philippe Fayolle et Sylvain Cornu

Costumes : Roberto Rosello, assisté de Marie-Christine Franc

Chorégraphie : Yano Iatrides

Adaptation musicale : Denis Uhalde

Montage vidéo : Anja Lüdcke

Illustration sonore : Laurent Compignie

Régie générale : Bruno Golfetto

Régie plateau : Loan Boutringain, avec la collaboration artistique de Philippe Guillon

Photographie : Maria-Letizia Piantoni

Vingtième Théâtre • 7, rue des Plâtrières • 75020 Paris

Réservations : 01 43 66 01 13

Du 2 mai au 22 juin 2008, du mercredi au samedi à 19 h 30 ; dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 30

22 € | 17 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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