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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 15:30

« Le cul entre deux chaises »


Par Louise Pasteau

Les Trois Coups.com


La proposition est alléchante, aux airs dévergondés et audacieux. Le début est drôle, déjanté, et part au quart de tour, avec jeunesse, fougue et énergie… L’espace se dessine à la manière d’un studio de cinéma ou d’une maison de poupée, les lieux s’organisent et le quatrième mur devient comme la grande vitrine d’une histoire, comme la couverture transparente d’un livre.

L’espace est utilisé comme il faut, segmenté intelligemment en zones dans lesquelles s’établissent les ambiances et les univers qui ponctuent le chemin que font nos personnages. Ainsi, on retrouve Juliette dans sa chambre, écoutant du hard rock, juste au-dessus du salon de ses parents ; le père Laurent, lui, est confiné dans la petitesse de son confessionnal à cour, au-devant de la sortie d’un night-club et de l’univers des médias qu’on a mis dans un placard… Le plateau est ainsi envahi par les lieux qui régissent l’intrigue, jusqu’à l’issue de secours du fond de la scène, que l’on se figure être la frontière du territoire ou la délimitation du royaume…

On ne peut pas s’empêcher de penser à Baz Luhrmann et à l’adaptation cinématographique que le réalisateur a su faire du drame shakespearien. Mêlant la modernité du paraître au classique du dire, il avait su, avec brio, faire fonctionner l’opposition et la démesure de la forme et du fond. Ici, malheureusement, la traduction reste tiède – ni ancienne ni actuelle. Et, on a, comme qui dirait, « le cul entre deux chaises » du fait que le texte ne s’accorde pas franchement avec l’esthétique de la pièce telle qu’on nous la présente. Le parti pris se veut déjanté, trash, mais tout reste finalement assez sage et conventionnel. Rien ne sort de ses gonds.

Alors que Shakespeare s’est servi d’une histoire d’amour entre adolescents pour dire la tragédie des hommes, cette version de l’intrigue ne nous offre que le scénario de série B, laissant aux coulisses l’envergure et la puissance du propos. Même le coup de foudre n’est pas retranscrit de manière à avoir la puissance du tonnerre, et on quitte la salle, en ayant l’impression d’avoir vu un très bon dessin animé.

« Roméo et Juliette » | © Antonia Bozzi

Pourtant, il y a des éléments intéressants dans la mise en scène, dans les images et dans la scénographie, à la fois simple et originale. Le jeu est juste et les comédiens tiennent mieux que la route. Roméo et Juliette vont bien ensemble, et tous les acteurs semblent être formidablement les uns à l’écoute des autres. En effet, loin de l’individualisme ambiant de certaines scènes, il règne sur le plateau de la Tempête un magnifique esprit de troupe, et l’on sent que les comédiens évoluent ensemble. Certains d’entre eux sortent néanmoins du lot. Ainsi, le père de Juliette (Régis Laroche) est superbe d’arrogance ; Nursy, nourrice travestie et modernisée, merveilleusement bien incarnée par Nicolas Chupin, rythme la pièce d’humour et de folie ; et, enfin, Tybalt (Yann Burlot) amplifie sa partition de profondeur et, ce, simplement via la noirceur d’un regard. Comme quoi il ne faut parfois pas aller chercher bien loin ; et il ne manque peut-être pas grand-chose au travail de cette compagnie pour que le propos se charge de sens et de profondeur…

Néanmoins, il y a dans cette adaptation, entre vulgarisation et formalisme, une forme de pertinence pédagogique. L’accès à l’œuvre est facilité. Pour les scolaires, notamment, la lecture de la pièce devient plus simple. La matière textuelle fait des allers-retours entre le texte de base – tel qu’on le connaît – et la version que l’on pourrait en avoir gare du Nord à deux heures du matin. Ni contemporaine, ni vraiment éloignée de la langue qu’a utilisée le poète, la version des sœurs Bureau fait que l’attention du spectateur est sifflée comme une fille dans la rue puis gardée comme un vieil ouvrage sur le haut de l’étagère d’une bibliothèque. Du coup, l’abord de l’œuvre est rendu plus facile et, en ce sens, la direction prise est bonne. Même si le texte s’évapore parfois, il se reçoit aussi plus facilement et, de là, se popularise dans sa possible réception.

Le propre du théâtre est de parler du monde au monde et de se faire comprendre de la majorité. En ce sens, l’objectif est atteint. Et puis il y a une jeune fille qui est sortie de la salle les yeux bouffis de larmes… À croire qu’elle était tombée amoureuse de Roméo. 

Louise Pasteau


Roméo et Juliette, de William Shakespeare

Adaptation et traduction : Benoîte et Pauline Bureau

Mise en scène : Pauline Bureau

Avec : Elya Birman, Yann Burlot, Mickaël Chirinian, Nicolas Chupin, Fabien de Chalvron, Alban Guyon, Gaëlle Hausermann, Régis Laroche, Samantha Markowic, Marie Nicolle, Bryan Polach, Anthony Roullier, Jean-Louis Jacopin

Scénographie : Jérémie Duchier

Lumières : Jean-Luc Chanonat

Costumes : Alice Touvet

Réalisation costumes : Laura Tavernier, assistée d’Aline Pichon

Son : Vincent Hulot

Chorégraphie et collaboration artistique : Fatima N’Doye

Vidéo : Bastien Éhouzan, Aude Charlier

Régie : Georges Gomez, Laurent Cupif, Michaël Bennoun

Théâtre de la Tempête • Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 24 avril au 25 mai 2008, mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30 ; jeudi à 19 h 30 ; dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

20 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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