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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 20:42

Je n’avais pas autant applaudi depuis longtemps


Par Nicole Bourdon

Les Trois Coups.com


Mon Dieu, quel plaisir ! Quel plaisir que d’assister à un pareil spectacle où le rythme, l’énergie des interprètes, la qualité du livret et des musiques, la virtuosité des musiciens, l’inventivité du metteur en scène emportent tout dans leur mouvement.

Rappelons brièvement l’histoire : Lady in the Dark fut écrit en 1941 par Kurt Weill ((auteur de l’Opéra de quat’sous) et Ira Gershwin (le grand frère de George Gershwin), sur un livret de Moss Hart. L’héroïne, Liza Elliot, est rédactrice en chef d’un magazine de mode. Heureuse en apparence, elle est en proie à une déprime qu’elle ne parvient pas à définir. Sur le divan du psychanalyste, elle s’évade et fait trois rêves différents qui correspondent à trois séquences de l’opéra : le rêve de glamour, le rêve du mariage et le rêve du cirque, celui que pour ma part j’ai préféré.

Kurt Weill a voulu écrire pour les trois séquences de rêve trois véritables opéras en un acte. Le monde diurne, le théâtre, l’inconscient, la musique coexistent dans le véritable numéro d’équilibriste qu’exécute pour nous Liza. La clé de l’analyse se trouve dans la musique. Il y a une chanson qui hante la mémoire de Liza, mais elle ne parvient pas à se souvenir des paroles. Le thème sert de leitmotiv à toute la pièce. On apprendra à la fin qu’elle fut chantée pour la première fois par Liza à l’âge de trois ans dans un contexte de rejet parental et d’humiliation. Quand, enfin, Liza pourra chanter cette chanson (il s’agit de My Ship, devenu un standard du jazz) les choses pourront commencer à s’arranger pour elle.

Fuyant Berlin pour l’Amérique, Kurt Weill s’était immédiatement et complètement senti américain. Dans Lady in the Dark, il s’était amusé à faire un résumé de toutes les formes qui ont constitué l’histoire de la comédie musicale américaine : la parade de cirque, la variété, le show, la revue et l’opérette. Jean Lacornerie, le metteur en scène (et codirecteur avec Étienne Paoli du Théâtre de la Renaissance à Oullins, près de Lyon) a parfaitement capté cet esprit en présentant numéros de cirque, de prestidigitateur, de claquettes (pas assez à mon goût, j’adore les claquettes !), ou encore une époustouflante scène de yoyo.

« Lady in the Dark » | © Bertrand Stofleth

Deux interprètes se partagent le rôle de Liza, l’une pour la partie parlée, l’autre pour les parties chantées, ce qui traduit à merveille la dualité du personnage et permet également des mouvements de mise en scène ingénieux. Leurs voix comme d’ailleurs celles des autres interprètes n’appartiennent complètement ni au lyrique ni à la variété, mais cette sorte de « mixité » ne m’a pas gênée dans ce contexte, l’œuvre étant elle-même tellement « hybride ».

On pourrait croire que cette comédie musicale a été écrite aujourd’hui tant le thème et les personnages paraissent actuels. Le parti pris de la scénographie la rend intemporelle : rien dans les costumes (d’une folle originalité) ou le décor (jeux de rideaux, colonnes lumineuses qui se déplacent) ne permet de dater l’histoire. Les deux mondes (réel et rêvé) s’opposent dans une construction dramaturgique savante, totalement singulière. On passe de l’intimité la plus troublante du cabinet de l’analyste à l’exubérance généralisée dans les bureaux du magazine. Puis, tout à coup, s’ouvre avec la musique l’espace du rêve et du fantasme. On oscille sans cesse de la vie « réelle » représentée par le théâtre parlé, construit dans une grande sobriété de jeu, de décor et de costumes, au rêve représenté par la comédie musicale où la folie s’empare de la scène, dans une débauche de mouvements et de couleurs.

Le coup de génie de Moss Hart et d’Ira Gershwin, c’était d’avoir fait d’une quête analytique une formidable comédie musicale, surprenante, riche, rythmée, où tout finit loin du divan. Comme Woody Allen le fera des années plus tard, ils ont traité la psychanalyse sur un mode léger. L’intelligence de Jean Lacornerie, c’est d’avoir proposé cette création en France avec le partenariat de l’Opéra de Lyon. En effet, en 1941 quand l’œuvre a été créée à New York, personne ne s’y était intéressé chez nous. Ensuite les admirateurs de Brecht ont tenu le haut du pavé, et tout ce que Weill avait fait sans lui est passé dans l’ombre. Merci donc à Jean Lacornerie de nous avoir permis de découvrir cette œuvre qui nous parle de psychanalyse, mais aussi de liberté, de souffrance, de quête de soi avec humour et légèreté. Pendant ces deux heures que je n’ai pas vues passer, j’ai constamment été emportée dans son univers, bousculée, émerveillée, étonnée, ravie, subjuguée pour finir debout, applaudissant à tout rompre pendant plus de dix minutes comme d’ailleurs toute la salle. 

Nicole Bourdon


Lady in the Dark, de Kurt Weill, Ira Gershwin et Moss Hart

Musique de Kurt Weill

Paroles d’Ira Gershwin chantées en anglais et en français

Traduction de Stéphane Laporte

Livret de Moss Hart, version française de René Fix

Direction musicale : Scott Stroman

Mise en scène : Jean Lacornerie

Décor : Bruno de Lavenère

Costumes : Robin Chemin

Lumières : Laurent Queyrut

Chorégraphie : Thomas Lebrun

Chef de chant : Stan Cramer

Effet magique : Thierry Collet

Liza Elliott 1 : Tina May (rôle chanté)

Liza Eliott 2 : Cécile Camp (rôle parlé)

Miss Foster : Sophie Lenoir

Miss Stevens : Estelle Danière

Maggie Grant : Florence Pelly

Alison Du Bois : Julie Morel

Barbara : Landy Andriamboavnjy

Russell Paxton : Jacques Verzier

Kendall Nesbitt : Gilles Bugeaud

Charley Johnson : Gilles Vajou

Randy Curtis : Vincent Heden

Le docteur Brooks : Jean Pierre Descheix

Ben : Fabrice Pochic

Orchestre de l’Opéra national de Lyon

Théâtre de la Renaissance • 7, rue d’Orsel • 69 Oullins

04 72 39 74 91

www.theatrelarenaissance.com

Durée : 2 h 30 avec entracte

25 € | 16 € | 12,50 €

Du 28 avril au 7 mai à 20 heures

En tournée à l’Opéra de Rennes du 16 au 24 mai 2008

Place de la Mairie (carré Lulli)

Réservation : 02 99 78 48 78

www.opera-rennes.fr

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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