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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 13:56

En attendant la prochaine

 

Christophe Marcq, créateur de « Madame H », nous revient avec un autre personnage transgenre, dans un one-trans-show à l’histoire et au thème prometteurs. Malheureusement, l’écriture et le rythme de cette tragi-comédie s’essoufflent, au risque parfois de frôler le pathétique.

 

Une trans débarque en fourreau rouge et vison violet dans une gare isolée, dominée par une horloge à l’arrêt. S’ensuit un long monologue qui nous fait découvrir son étrange destin, parfois grave, celui d’une créature en quête d’elle-même et de sa transformation. Enfuie du Marais, ce ghetto qui l’étouffe, elle aspire aux grands espaces d’une Chine qu’elle fantasme et qu’elle veut rejoindre pour s’y faire opérer, au terme d’un long périple transsibérien. Elle échoue pourtant dans une gare perdue dans les sapins de Sibérie, à l’étrange nom écrit en cyrillique et en hébreu. Elle révèle, bribes par bribes, son histoire parfois douloureuse d’un jeune juif voulant devenir une goy.


Croiser ainsi les identités mouvantes, qu’elles soient nationales, religieuses, de genre… est des plus séduisants. Et offre à l’artiste l’occasion d’un discours universaliste qui subvertit les enfermements et les refus d’altérité. Mais, passé l’annonce, la pièce ne convainc pas. Christophe Marcq a voulu écrire une « comédie tragique », mais il peine à faire rire, tant son rythme est poussif, heureusement ponctué de temps en temps de superbes perles. Mais il ne suffit pas de quelques bons mots, mêlés à d’autres plus faciles, pour tenir en hilarité plus d’une heure son public.


Dans le registre plus tragique, ce – trop long – récit offre un moment très émouvant quand la trans échouée avoue qu’elle n’a pas quitté le train de son plein gré (comme elle ne cessait de le prétendre), mais parce qu’elle a été rejetée par les passagers qui honnissaient sa différence et qui avaient tué le seul homme du convoi à l’avoir vraiment aimé, Igoulikou. Émouvante aussi alors qu’elle révèle combien sa judéité, transmise par une mère qu’elle a fuie à 16 ans, l’a poursuivie quand elle a voulu devenir Kaïna, princesse berbère – juive elle aussi –, jusqu’en cette gare de Birobidjan, capitale de la première république juive du xxe siècle. Cette tournure plus consistante de la pièce s’achève hélas sur un discours moralisateur, pesant d’être trop démonstratif, à l’encontre de « ceux qui ont un deuxième anus dans la tête ».


Notons cependant la mise en scène imaginative de Joël Coté, judicieusement soulignée par les jeux d’éclairage de David Chaillot. La jeune trans use notamment d’une craie pour réaliser le tracé – éphémère – de ses territoires (le Marais, la Chine), de son voyage matérialisé par les rails du train, de l’emplacement au sol du cadavre de son ami assassiné. Il est regrettable que cette ingéniosité scénique ne serve pas un meilleur texte, moins convenu ; et que Christophe Marcq n’habite pas plus son personnage tant il est vrai que sa présence sur scène est loin d’en imposer, son regard semblant parfois fuir celui du public.



Dans Transsibérienne, le propos de Marcq est par trop convenu : vibrant appel à sortir des particularismes pour rejoindre de nouveaux horizons, plus larges, par une critique du « ghetto » gay de Paris, présenté comme un microcosme, ce spectacle s’adresse à un public très ciblé, avec lequel il entretient une connivence affichée, par ses références et son humour. Ainsi, fantasme du garagiste suant, disponible pour des « opérations » à toute heure dans une poisseuse arrière-boutique située en plein Marais. De même, évocation de gays qui dégustent des falafels en repensant aux couilles qu’ils léchaient la veille. Étrange confusion aussi entre les vapeurs d’essence et celles des poppers. À côté de ces privates jokes, Marcq multiplie l’humour scabreux qui frise le mauvais goût : quand la trans n’en met pas « son clitoris à couper » (les excisées apprécieront), elle considère le yiddish comme une langue morte et a des « envies de pogroms » (les juifs apprécieront également). Ces réparties pourraient être drôles si elles étaient portées par un climat plus hilarant.


« Je déteste les minorités, c’est trop petit ! » Qu’il est facile de critiquer ainsi le Marais tout en utilisant tous ses codes, tous ses fantasmes ! Cela ne fait que mettre au jour les propres contradictions de l’auteur et montrer que le problème de ce qu’il présente comme un « ghetto » n’est pas la taille d’un lieu ou d’une communauté, mais son propre enfermement.


La réalité se réduit-elle à ce qu’il en dépeint ? La présentation de l’homosexualité et du transsexualisme est d’un schématisme qui confine à la caricature : la trans couche avec tout le train ou presque, se dit experte et initiatrice sexuelle, tout en traînant un mal-être identitaire tant en ce qui concerne son genre que son héritage familial et religieux. Cette pièce entretient des stéréotypes qui nourrissent bien souvent la peur et le rejet de l’autre. Le spectateur peut ne pas éprouver de sympathie pour un personnage si surfait, manquant tellement d’épaisseur humaine : cette Transsibérienne n’a décidément pas l’étoffe d’une Transamerica.


Avec cette pièce, Christophe Marcq risque de donner à la subculture queer une connotation péjorative qu’elle n’a pas en soi et dont la seule irrévérence est de « faire chier la nature ». C’est pourquoi nous conseillons au public parisien d’attendre le prochain spectacle de Marcq, dans l’espérance qu’il nous fasse enfin nous tordre de rire. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Transsibérienne, de Christophe Marcq

Compagnie Homosexualité & Bourgeoisie

Mise en scène : Joël Coté

Conseillères à la mise en scène : Pascale Ourbih, Rachel Kamelgarn

Avec : Christophe Marcq

Lumières : David Chaillot

Habillage sonore : Patrick Vidal

Affiche : Tom de Pékin

Théâtre Clavel • 3, rue Clavel • 75019 Paris

Réservations : 01 43 15 00 99

transsiberienne@neuf.fr

www.madameh.fr

Du 1er mai au 26 juillet 2008, les jeudi, vendredi et samedi à 21 h 30

Durée : 1 h 10

20 € | 14 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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