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1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 12:17

Chaperon brésillé

 

Une toute naissante compagnie nous offre « Rouge ! », la truculente pièce de Camilo Pellegrini, un jeune auteur brésilien qui revisite le conte du « Petit Chaperon » éponyme pour notre plus grand plaisir.

 

Qui n’a été bercé par le Petit Chaperon rouge, conte traditionnel aux plus de trente variantes, dont celles très populaires de Charles Perrault et des frères Grimm ? Quatre jeunes comédiens nous en donnent une version qui ravive les ressorts inconscients de l’original, délices des psychanalystes et des ethnologues. Cette histoire de jeune fille qui folâtre dans les bois, avant de rejoindre l’alcôve de sa matriarche, où un loup se tapit en embuscade et finit par dévorer la jeune fille, mêle au tabou du cannibalisme la crainte de la pucelle envers l’univers masculin et la sexualité qu’il augure. Plus qu’une belle histoire pour enfants, ce conte – initiatique ou de mise en garde, c’est selon – a longtemps forgé l’imaginaire féminin au seuil de la puberté. Les versions de Perrault et des frères Grimm, celle très érotisée de Tex Avery, celle transgénérationnelle de Dumas et Moissard, puis celle colorée de Solotareff, trouvent une nouvelle adaptation avec la pièce de Pellegrini. Et ce qu’en font quatre jeunes comédiens, tout frais émoulus de l’Académie internationale des arts du spectacle, est pétillant d’imagination, de vie, de fraîcheur…


Ruth Rouge, chaperon déniaisé de 17 ans, déteste sa mère au point de fuguer avec les économies maternelles et de rejoindre sa grand-mère qu’elle admire à la mesure de la haine qu’elle entretient pour sa génitrice. Cette mère – moribonde, bileuse (en devenant jaune, elle), rancunière, qui se suicide de désespoir – est une invention qui rétablit le maillon manquant de cette généalogie féminine.


En parallèle à cette première histoire, une autre femme, Adénaura, présentatrice phare de la télévision brésilienne, à l’ego alter lupus dans un mystérieux Grand Méchant Loup, ex-footballeur et ex-acteur, reconverti dans le commerce de conserves de foie. Ces deux histoires se rejoignent alors que le public découvre que Adénaura n’est autre que la grand-mère indigne de Ruth, qui a laissé mourir deux de ses filles, a abandonné la troisième (la « perdante » jaune susnommée), a refait sa vie à la capitale avec l’assurance-vie de sa progéniture défunte, et a troqué sa matrice contre une nouvelle jeunesse. surdimensionné et cruel, rencontre son



La pièce de Pellegrini – foisonnante, délirante, jubilatoire… – est admirablement servie par cette jeune troupe. Clothilde Durupt donne vie à une Ruth faussement ingénue, très « jeune fille à socquettes », à la diction encore enfantine dévoilant de menues quenottes, adolescente en révolte, fugueuse qui prétend philosopher et transporte dans sa besace de l’« herbe » et des revues porno avec la galette destinée à sa grand-mère. Face à elle, Loïc Beauché campe Venceslo, un policier qui la pourchasse, la croyant coupable de matricide. Il est, à côté du loup (ce séducteur qui dévore ses proies), l’autre « type » masculin que rencontre la pubère : homme nerveux à force de tenter désespérément de maîtriser sa puissance, homo qui refoule ses désirs (il n’a pas encore compris qu’on peut être pédé sans être pédéraste !), tout comme il plaque ses cheveux avec force gel. Première métamorphose de la pièce, ce militaire antipathique devient une folle finie, fée éthérée et improbable protégeant Ruth, moins inoffensive avec une baguette qu’avec un flingue mais toujours aussi peu crédible. Beauché joue les deux magnifiquement, occupant tout l’espace scénique, jouant avec lui. Espace d’ailleurs simple et ingénieux : les arbres de la forêt deviennent chrysalide du policier, colonnes de l’appartement d’Adénaura…


Sandrine Moaligou et Gustavo de Araujo nous offrent enfin un couple torride, drôle, émouvant, jouant dans un téléfilm romantique qui vire à l’horreur. Sandrine Moaligou est une executive woman, mégalo et parano, aux choix mortifères. Elle fait tuer ceux qui la troublent. Pour conserver l’apparence d’une beauté sans âge et dans un excès de féminisme mal compris (« Je ne suis pas une foufoune, j’ai un cerveau ! »), elle s’est fait enlever ses organes génitaux : or, dans le conte traditionnel, le Chaperon en les mangeant devient une femme, capable de procréer. Enfin, Adénaura fait un pacte avec celui qui, plus tard, tentera d’assassiner la petite Ruth à laquelle elle est très attachée.


Face à cette femme insipide qui nie sa propre féminité, Gustavo de Araujo incarne un loup que dévore sa propre virilité. Séducteur à rouflaquettes et chevelure abondantes (et l’on sait la symbolique sexuelle que revêtent traditionnellement les cheveux), Gustavo de Araujo déploie un charme certain et vorace auquel personne ne semble se refuser, tout comme – dans la pièce ! – son odeur de mâle attire irrésistiblement la donzelle. Il a le physique et le talent de l’emploi, et mène cette petite troupe avec brio. Avec Pellegrini, servi par des talents si prometteurs, le rouge du Chaperon n’est plus seulement évocation du sang (qui traverse toute la pièce), mais la palpitation d’un monde où tout devient plus coloré. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Rouge !, de Camilo Pellegrini

Mise en scène : Gustavo de Araujo

Avec : Gustavo de Araujo (Grand Méchant Loup), Loïc Beauché (Venceslo), Clothilde Durupt (Ruth Rouge), Sandrine Moaligou (Adénaura)

Décors et costumes : Gustavo de Araujo, Sandrine Moaligou

Studio Théâtre de Montreuil, salle Epstein • 52, rue du Sergent-Bobillot • 93100 Montreuil

Les 24 et 25 avril 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 25

Entrée libre

Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Métro : Pigalle ou Abbesses

Bus : 30, 54, 67

Location : 01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

Du 31 mai au 28 juillet 2012 les jeudi, vendredi, samedi à 21 heures

Prix des places : 13 € à 24 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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