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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 22:19

Très fin et très juste,
mais un peu long


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


« Blackbird », pièce de David Harrower, fut écrite en 2005 sur commande du Festival international d’Édimbourg, reprise par l’Albery Theatre de Londres, puis jouée en Allemagne, Autriche, Suède, Norvège, Finlande… Le texte vient d’être traduit en français par Zabou Breitman et Léa Drucker. C’est aujourd’hui dans l’intimité de la Célestine que Claudia Stavisky a choisi de présenter la mise en scène de cette pièce à succès, sous la forme d’un imprévisible huis clos.

Le rideau tombe. Là, deux individus se retrouvent après quinze ans de séparation. Quinze ans depuis ce drame, cette relation que la morale ne peut nommer entre Una, jeune lolita de 12 ans et Ray, un voisin de 40 ans. Le propos aurait pu facilement tomber dans un manichéisme trop tranché. Il n’en est rien, et telle semble être le but de Blackbird : montrer ce qu’il reste d’une histoire qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Un sujet fort et difficile, ici admirablement traité, qui pose de manière très juste cette question de la légitimité d’une histoire d’amour entre une enfant et un adulte. Tout au long de la pièce, le spectateur ne cesse de chercher les contours de ceux que l’on considère classiquement comme l’abuseur et l’abusée.

Le langage utilisé dans Blackbird naît du rapport entre les deux personnages, un rapport fait d’incertitudes. Ray et Una se tournent autour, s’explorent, tentent de se fabriquer un souvenir. Le langage ici créé par Claudia Stavisky ne comporte pas de ponctuation, il est fait d’étranges décalages entre la tonalité et le propos. De même, les syllabes semblent s’ouvrir alors que les mots se finissent. La volonté est ici de chercher ce qui n’est pas donné par le langage, ce que les personnages semblent cacher.

La mise en scène de Backbird est intéressante et riche de sens. Elle sait aussi s’ajuster au propos, tout d’abord par le côté froid des décors. La salle de repas d’une usine, sorte de purgatoire, véritable lieu de transition où l’on ne fait que passer. Le temps semble pourtant s’y arrêter pendant près d’une heure et demie pour Una et Ray. Barres métalliques et coloris glacés. Une mise en espace ingénieuse des personnages, parfois séparés par une ligne ou un poteau, qui figurent un monde d’incompréhension entre Una et Ray. Un espace qui symbolise la souillure aussi, à travers la place prise par les détritus, dans le décor comme dans les premiers sujets de discussion des personnages. Cette volonté de dire par le décor va parfois pourtant jusqu’à l’excès. Est-il, par exemple, nécessaire de figurer au sol une ligne blanche accompagnée de taches rouges symbolisant le sang ? Le spectateur sait de quoi il est ici question.

Concernant l’interprétation, Léa Drucker incarne parfaitement Una, de par son physique juvénile d’abord, mais également par le biais de cette diction si particulière imposée par la pièce, ici parfaitement maîtrisée. Quant à Maurice Bénichou, sa capacité à restituer la tension palpable ressentie par le personnage de Ray est évidente. Les deux comédiens figurent ici deux individus victimes de leur vécu et du jugement des autres. Ils donnent ainsi à voir leur talent à restituer toute une palette de sentiments entremêlés.

Blackbird est donc une expérience théâtrale intéressante, qui fait éclore de nombreuses questions par le traitement très fin et très juste d’un propos qui ne peut laisser indifférent. Expérience qui aurait pu, par ailleurs, être enrichie d’une véritable tension dramatique. Or la pièce tend à se perdre finalement dans la longueur, amenuisant par là même son intensité, voire l’attention du spectateur. 

Élise Ternat


Blackbird, de David Harrower

Coproduction Célestins, Théâtre de Lyon, Théâtre de la Ville, Paris

Mise en scène : Claudia Stavisky

Assistante à la mise en scène : Marjorie Évesque

Traduction : Zabou Breitman et Léa Drucker

Avec : Léa Drucker, Maurice Bénichou

Costumes : Agostino Cavalca

Décors : Christian Fenouillat

Assistante décors : Catherine Floriet

Construction des décors : Espace et Cie et les équipes permanentes et intermittentes des Célestins, Théâtre de Lyon

Création lumière : Franck Thévenon

Création son : Bernard Valléry

Théâtre des Célestins • 2, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 40

Du 29 avril au 24 mai 2008 à 20 h 30, dimanche à 16 h 30, relâche le lundi et le jeudi 1er mai 2008

Durée : 1 h 30

18 € | 15 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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