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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 22:03

Du champagne rosé

 

Au menu : Céline, Rimbaud, Flaubert, Valéry et un soupçon de Barthes. Mais aussi Perceval au Palace, Barthes le Basque, et, qui sait, peut-être un peu de Johnny ? De la littérature comme on ne vous en a jamais lu !

 

Une table, un fond noir, deux chaises aux deux bouts de la scène, c’est tout ce dont Fabrice Luchini a besoin. Il arrive avec une pile incroyable de vieux livres, dont il ne lira que des passages d’un dixième d’entre eux, s’assoit sur la première chaise, ajuste ses lunettes, qu’il ne mettra que deux fois, et commence à lire. Il faut l’avouer, les premières minutes de ce solo sont franchement barbantes. On ouvre directement sur du Paul Valéry, de très beaux extraits, mais lus de la façon la plus sobre possible. On se laisse bercer, alors, par l’élocution parfaite de Luchini, espérant qu’il y aura un tournant tout de même.

 

C’est lorsque tout le monde est un peu irrité, lassé, quand les premiers bâillements se font entendre qu’il nous prend par surprise et commence son spectacle à lui. C’est à peu près au milieu de Valéry qu’on commence à glousser. Quand on arrive à Roland Barthes, tout part en vrille. Luchini, en fait, c’est peu de choses, mais brillamment organisées.

 

Je conseille aux spectateurs quelques films de Rohmer et avoir lu un peu de Barthes. Cela aide beaucoup à se mettre dans le bain lorsqu’il raconte comment, de fil en aiguille, son rôle dans Perceval le Gallois lui a fait rencontrer le grand sémiologue. Cœur du spectacle, c’est du pur Luchini ! Après quoi, comme un bon fauteuil après une danse folle, on goûte volontiers à un ou deux derniers textes, de la poésie, qu’il lit généralement d’un ton beaucoup plus doux, plus personnel. Un bout de Rimbaud lu par Luchini devient un des plus grands ravissements.

 

Pour y être allée deux fois dans deux théâtres différents, je constate que c’est un spectacle plus savoureux dans les petites salles. Je me souviens du premier soir où je suis allée le voir, au petit Théâtre de la Gaîté-Montparnasse. J’entre dans la salle, je m’assois, je commence à avoir des frissons d’excitation, les minutes sont horriblement loooongues… Puis, on me touche doucement le bras. « Excusez-moi… Bonsoir ! » Sourire-ouragan. Je me glace alors dans une extase pathétique mais absolue, alors que ce petit génie, derrière moi depuis un bout de temps, caché, se glisse parmi les fauteuils jusqu’à la scène.

 

J’ai ri jusqu’à faire rire mes voisins, j’ai pleuré d’admiration sur Céline et Rimbaud, et je me suis imprégnée, chaque seconde, de l’atmosphère qu’apportait Luchini, tantôt dramatiquement touchante, tantôt lourde, agaçante, distinguée, insolente à souhait, comme je les aime… Parfait. En sortant, j’avais l’impression d’avoir bu du champagne rosé, qui fait tourner la tête. C’est caractéristique : il tape sur les nerfs de certaines personnes délicates ou conformistes. Dans son jeu de grand acteur, il lui arrive d’en faire trop, voire des tonnes, pour le malheur des spectateurs trop habitués au monde lisse de certains spectacles… Mais sa figure d’enfant aux yeux pétillants et son personnage taquin et narquois, qui ne laisse jamais transparaître le piège d’une mise en scène habile, ce Robert-là fait toujours le bonheur des esprits fins. Personnage en somme très mystérieux, impénétrable, enfermé dans une sorte de préciosité qui fait son charme et cloîtré dans une arrogance insupportable, entre le vrai passionné et la prostituée du show-business.

 

Un autre soir, toujours toute pleine d’admiration, je m’étais décidée à lui offrir une rose. À la fin du spectacle, donc, je me faufile devant le premier rang et alors qu’il salue, je lui tends ma fleur à bout de bras. Il s’est arrêté, m’a regardée, comme étonné, puis il s’est accroupi et a pris la rose avec un des plus beaux sourires que j’ai jamais vus. Béate, j’avais quand même la vague impression d’avoir été trop loin, d’avoir fait un minuscule trou dans le voile entre le monde de l’acteur et celui du public.

 

Être retournée voir une deuxième représentation a été une erreur. C’est un spectacle qui doit être vu une fois seulement, juste pour cueillir la fleur dans toute sa fraîcheur. Cela n’empêche pas les érudits d’y retourner pour voir et entendre d’un œil plus posé et d’une oreille plus attentive. À vous de voir. En tout cas, ce chef-d’œuvre est à voir de toute urgence. 

 

Betty Rose

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Point sur Robert, de Fabrice Luchini

Mise en scène : Fabrice Luchini

Avec : Fabrice Luchini

Théâtre de la Renaissance • 20, boulevard Saint-Martin • 75010 Paris

Réservations : 01 42 08 18 50

Du 25 mars au 13 avril 2008 à 20 h 30

Durée : 2 heures

45 € | 32 € | 17 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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