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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 15:19

Cinq hommes. Trois de trop ?


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Sous les marronniers de la Cartoucherie, au Théâtre de la Tempête, plongée pendant une heure cinquante dans l’enfer quotidien des ouvriers clandestins, avec « Cinq hommes » de Daniel Keene. Une pièce qui n’évite pas toujours le prêchi-prêcha, mais réussit à faire monter in extremis un peu d’émotion, grâce à ses cinq interprètes, tous d’origines différentes mais d’égale ferveur. Du théâtre pour réfléchir… si on veut.

« Qu’est-ce qu’on a de commun ? » s’interroge l’un d’eux au début de la pièce. Ce travail. Parlons-en. C’est comme dans une histoire drôle, sauf que celle-ci ne l’est pas du tout : il y a un Espagnol, un Roumain, un Noir, un Arabe et un Polonais, qu’on a réunis pour construire un mur. Depuis maintenant trois mois, leur vie consiste à grimper, dès l’aube, dans un vieux camion déglingué qui les emmène au pied d’un mur, chaque jour plus haut grâce à eux ; et le soir, à rentrer, par ce même moyen chaotique de locomotion, jusqu’à un baraquement si déprimant que, la plupart du temps, ils en ressortent pour aller boire dans un bistrot glauque. Boulot, goulot, dodo, en quelque sorte.

Naturellement, ils n’ont pas tous la même descente. Luca le Roumain boit comme un trou, Larbi l’Arabe pas une goutte, Janusz le Polonais pour défier Dieu, Paco l’Espagnol pour se souvenir qu’il n’est pas qu’une brute, Diatta le Noir pour rêver qu’un jour il saura écrire son conte pour enfants. Peu d’action, guère d’espoir, le terrible train-train de ceux qu’on peut traiter encore plus mal que les autres puisque, n’ayant pas de papiers, ils n’ont aucun droit.

Disons-le tout net : au début on craint le pire. Passé un prologue efficace, où nos pauvres bougres s’abritent de la pluie (une vraie, avec de l’eau et tout), le dialogue est si convenu qu’on s’attend à subir tous les couplets habituels sur les gentils immigrés, les méchants patrons, le Sud si sage, le Nord si pourri… Et puis, bon, pas tout à fait. Certes on ne peut pas s’empêcher de songer, en comparaison, aux subtilement violents Caravansérails que le Théâtre du Soleil (Ariane Mnouchkine) donnait, il y a quelque temps, à quelques travées de là. Ou à ces Émigrés de Slawomir Mrozek, beaucoup plus anciens (1975), mais où déjà tout était dit. Et de quelle manière ! Qu’on y songe. Mrozek avait imaginé que ses immigrés (lui, n’en avait que deux) logeaient dans une chaufferie, de sorte que pendant toute la pièce, on entendait les borborygmes des tuyaux, et que l’un d’eux, l’intellectuel, criait soudain à l’autre, le manuel : « Tu ne comprends donc pas ? ! Nous sommes des microbes pour eux, des parasites dans les tripes de leur putain de société ! ».

Ici nous avons un mur. Bon, c’est bien aussi. N’empêche qu’en regardant le Janusz (Bartek Sozanski) de Daniel Keene asticoter ses congénères de ses répliques un peu écrites, je revoyais Laurent Terzieff tandis qu’une petite voix me susurrait : « Là, j’y croyais. ».

Mais la fable de Daniel Keene ne pèche pas seulement pas son manque d’invention et de réelle profondeur. On comprend très vite que ces cinq hommes incarnent chacun un aspect du problème. Le problème, c’est qu’ils n’offrent pas tous le même intérêt. D’abord aux yeux de l’auteur lui-même, qui a réduit trois d’entre eux à des stéréotypes : le Noir rêveur, le Roumain pochetron, le Polonais mystique. Respectivement Boubacar Samb (Diatta), Dorin Dragos (Luka) et Bartek Sozanski (Janusz), dont le talent n’est pas en cause, mais qui ont bien du mal à nous captiver. Restent deux vrais personnages : Larbi et Paco, construits et habités remarquablement par Abder Ouldhaddi et Antonio Buil, tous deux bouleversants.

La mise en scène suit de près le texte, oscillant comme lui entre métaphysique et social, une certaine poésie et l’hyperréalisme. Robert Bouvier y ménage d’ailleurs quelques instants de grâce : quand Larbi écrit à sa femme, que les hommes boivent sur un absurde Top 50 poussé à fond, qu’ils se relaient la nuit sur leur chantier-marâtre pour veiller à ce que des voyous ne reviennent pas le vandaliser. Une scène surtout m’a frappé. Celle où Paco se débat avec ses souvenirs, les interpellant au milieu de la nuit tandis que, sur le mur, apparaît l’image de son propre corps entortillé dans ses draps. À cet instant et aussi à celui, furtif, où Larbi et Diatta prennent congé, s’élève la silencieuse mais assourdissante plainte des hommes, que d’autres hommes maintiennent dans une condition inhumaine. 

Olivier Pansieri


Cinq hommes, de Daniel Keene

Compagnie du Passage • 4, passage Maximilien-de-Meuron • CP 3172 • Neuchâtel (Suisse)

+41(0) 32 717 79 07

info@theatredupassage.ch

Mise en scène : Robert Bouvier

Texte français : Séverine Magois

Avec : Antonio Buil, Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi, Boubacar Samb, Bartek Sozanski

Scénographie : Xavier Hool

Lumières : Laurent Junod

Son : Lee Maddeford

Costumes : Caroline Chollet, Janick Nardin

Vidéo : Sébastien Baudet

Collaboration artistique : Joëlle Bouvier

Direction technique : Dominique Dardant

Théâtre de la Tempête • Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 25 avril au 25 mai 2008 , du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 50

18 € | 13 € | 10 € | mercredi tarif unique 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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