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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 12:40

Pourquoi me suis-je
tant ennuyée ?


Par Anne Losq

Les Trois Coups.com


Une mise en scène techniquement irréprochable, un jeu de lumières subtil et sublimant, des acteurs qui semblent bons, un texte qui n’est pas inintéressant. Pourtant, je me suis beaucoup ennuyée. Essayons de comprendre…

La pièce traite de la relation entre un vieux père sur le point de mourir et sa fille, qui le déteste, et qui ne voudrait pas avoir à le revoir avant qu’il ne meure vraiment. Une relation filiale intéressante, ne serait-ce que parce qu’on a moins l’habitude de voir un père et une fille se confronter sur scène qu’un père et un fils, ou même une mère et sa fille.

La complexité de cette relation est bien rendue dans la pièce. Il y a une distance entre le père et la fille à force d’habitudes, de stéréotypes et de violence. Mais il y a aussi une grande proximité entre eux, que la fille a tenté, pendant toute sa vie d’adulte, d’ignorer. Elle renie impitoyablement ce père ridicule et petit. Scène familiale tendue, donc, et longue nuit où les deux personnages vont tenter d’établir un dialogue, tout en gardant leurs distances et en s’armant d’anecdotes (pour le père) et de cynisme (pour la fille), afin de ne pas avoir à se révéler vraiment. De temps en temps, l’ami de la fille, Ric, pointe le bout de son nez, incarnant une présence plus conciliante et réconciliante, parce que extérieure.

« Faut-il laisser les vieux pères manger seuls
au comptoir des bars »

© Hervé Bellamy

Nul doute que, dans la vraie vie, il y a de nombreux pères et filles qui ne réussissent pas à se parler. Mais le problème, c’est que, sur scène, les personnages se doivent d’exprimer des émotions et des tensions, pour que le public les comprenne et s’intéresse à eux. On ne s’identifie pas, ou très peu, aux trois personnages de la pièce, ce qui fait que l’on ne s’intéresse pas à la progression de leur relation. Le personnage de la fille est glacial. On comprend qu’elle souffre, mais on ne peut rien faire, sinon la regarder et sentir de la frustration pour elle. Pourquoi se soucierait-on d’elle si elle ne peut même pas dévoiler quelques-unes de ses faiblesses au delà de cette armure de glace ? Cette armure se brise tout de même à la fin de la pièce, mais trop brutalement. Il n’y a pas de progression dramatique qui nous permette de croire à un véritable changement.

Les relations entre les personnages ne sont pas non plus complètement abouties. Le père et la fille ne réussiront finalement pas à se parler. C’est dommage, parce que, s’ils avaient réellement vidé leurs tripes sur le plateau immaculé, alors on aurait été passionné par cette relation bancale d’un père et d’une fille. On est encore loin des auteurs dramatiques qui font sonner avec grandeur et beauté les relations filiales. Je pense à Eugene O’Neill, par exemple, qui rend la tension entre un père et un fils palpable et déchirante pour le public, au cours d’une nuit mémorable dans le Long Voyage vers la nuit.

« Faut-il laisser les vieux pères manger seuls
au comptoir des bars »

© Hervé Bellamy

Il semble que Carole Thibaut a de belles idées, des envies d’amener le thème de la relation parent-enfant plus loin, mais son écriture n’ose pas aller dans des contrées inexplorées. De trop nombreux thèmes sont abordés (la maltraitance, l’euthanasie, la sénilité) sans qu’ils soient véritablement traités, et sans qu’ils apportent de sang neuf au propos principal, qui est de savoir comment et pourquoi deux êtres de la même famille peuvent être si éloignés l’un de l’autre.

En tout cas, je comprends que Carole Thibaut a choisi de ne pas suivre une voie dramatique qui tende vers le psychologisme. Sa mise en scène, épurée, est très réussie à cet égard. Le plateau, froid et nu, pivote peu à peu pour devenir un plateau en pente, démontrant le déséquilibre relationnel entre les personnages. Le plateau rappelle aussi un plateau de jeu d’échecs. Quand les comédiens l’arpentent de long en large, ils deviennent des pions, travaillant à élaborer une stratégie afin de tuer la figure patriarcale (le roi). La lumière contribue aussi à l’atmosphère lourde et tendue, puisqu’elle accentue les traits des personnages avec des rayons de lumière imitant le clair-obscur.

Cette pièce reste donc conventionnelle, sous ses airs novateurs. Alors qu’il y aurait pu avoir des émotions brutes, et un véritable questionnement sur l’héritage parental, cette pièce ne fait qu’esthétiser une longue nuit où un père et une fille ne se seront pas vraiment parlé. 

Anne Losq


Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars, de Carole Thibaut

Compagnie Sambre • 32-36, rue des Rigoles • 75020 Paris

01 46 36 41 89 | 06 42 78 48 40

www.compagniesambre.org

http://compagniesambre.over-blog.com/

Mise en scène : Carole Thibaut

Assistante à la mise en scène : Anne Contensou

Avec : Catherine Anne, Hocine Choutri, Jean-Pol Dubois

Scénographie : Carole Thibaut

Lumières : Didier Brun

Travail sur le corps : Philippe Ménard

Réalisation décor : Olivier Rambour, Patricia Labache et Yves Cohen

Costumes : Barbara Gassier et Magalie Richard

Théâtre de l’Est-Parisien • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris

Réservations : 01 43 64 80 80

www.theatre-estparisien.net

Du 19 au 29 mars et du 7 au 25 avril 2008, lundi, mercredi, vendredi à 20 h 30 et mardi, jeudi, samedi à 19 h 30

22 € | 15,50 € | 11 € | 8,50 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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