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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 15:40

Acte manqué


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


Écrite en 1998, « Manque » est l’avant-dernière pièce de Sarah Kane. L’auteur laisse derrière elle quatre pièces pertinentes, dont « Psychose 4.48 », l’ultime pièce qu’elle écrit avant de se suicider à l’âge de 28 ans. Cette jeune dramaturge britannique met à mal les codes de l’écriture théâtrale. Rendre compte de la fulgurance de ses mots et de son génie n’est pas une tâche facile. Sophie Lagier, pour sa quatrième mise en scène, propose le texte le plus subversif de Sarah Kane, tant par son contenu que par sa forme. « Crave » (« Manque ») traduit la quête d’un amour absolu à travers deux femmes et deux hommes qui nous expriment leurs désirs, des êtres « tiraillés entre honte et culpabilité ».

L’écriture de Sarah Kane est dépouillée, fragmentée, morcelée, dense, incisive, scandée, musicale. Manque sort des codes habituels du théâtre et se détache des voies classiques de la représentation. Elle nous parle depuis un lieu inconnu, disait Claude Régy, qui avait mis en scène Psychose 4.48, interprété par Isabelle Huppert. Il ajoute : « C’est ce qui éclaire sa parole. Une interzone. »

En enfermant les personnages dans une aire « réfléchissante et vibrante », créée par le scénographe Xavier Hollebecq, la mise en scène de Sophie Lagier parvient à créer ce non-lieu. On a le sentiment d’assister à une performance, à la manière d’un happening des années soixante. Quatre « personnages » sont plantés dans un espace de représentation qui les contraint à la proximité, et parlent à tour de rôle sans qu’une communication réelle ne s’établisse entre eux, ou alors partiellement, physiquement. Il sont à moitié nus et nous livrent leur besoin viscéral, leur soif inassouvie, leur désir implacable… d’aimer. Les corps et les voix se cherchent, s’entrechoquent, se mêlent, se rejettent. Et puis il y a cet autre personnage, cette âme errante, intrigante, à part, tout de noir vêtue, qui s’exprime en anglais dans des bribes de textes, de chansons, de souffles, qui regarde, assiste à… Serait-ce le fantôme de Sarah Kane ?

« Crave » | © Christian Mathieu | 03 20 13 70 64

On a du mal à s’accrocher au texte bien que la puissance des mots ne nous trompe pas sur la qualité d’écriture. Mais la mise en scène convenue de Sophie Lagier, qui ne lésine pas sur les effets de jeu et de scénographie, ajoutant des clichés sur un texte subtil, nous empêche d’accéder à sa profondeur. L’interprétation des comédiens, malgré un engagement total de leur part, donne à voir une caricature de l’expression de la folie. Les personnages dans le texte de Sarah Kane sont désignés par des lettres : A, B, D et M. Manque parle de la perte de repères, d’identité, de soi. Pour accéder à la puissance du désespoir de ces individus, il nous faut pouvoir entendre davantage le texte. La mise en scène ici devient intempestive. Dommage que ce texte révolutionnaire rencontre une mise en scène qui n’échappe pas à l’outrance.

« Tout ce que j’ai, c’est les mots » disait Sarah Kane. Elle aurait aimé avoir la musique pour explorer un langage universel, mais ses mots traduisent de toute façon sa recherche de l’impératif humain. On regrette de ne pas entendre davantage cette urgence de dire sur la scène du Théâtre du Chaudron. À craindre de « faire une apologie du désespoir », comme Sophie Lagier le précise dans ses notes d’intention, sa mise en scène reste en surface, les choix effectués manquent de subtilité. On a l’impression de pousser la porte d’une chambre d’adolescente en mal de vivre, qui se réfugie dans un monde rock’n’roll.

L’écriture de Sarah Kane est exigeante, rythmique, poétique, radicale, et on sent au fur et à mesure les comédiens être submergés par l’émotion qui jaillit des mots qu’ils prononcent. Malheureusement, cette émotion ne parvient pas jusqu’à nous. La mise en scène de Sophie Lagier permet cependant une bonne appréhension du texte en conservant malgré tout sa beauté péremptoire. 

Audrey Chazelle


Crave (Manque), de Sarah Kane

Cie Acetone • 83, rue de la Mare • 75020 Paris

06 81 77 80 74

Mise en scène : Sophie Lagier

Traduction : Évelyne Pieiller

Assistante à la mise en scène : Pierre Godard

Avec : Vincent Bouyé, Crinne Cicolari, Nathalie Kousnetzoff, Magdalena Mathieu, Christophe Sauger

Costumes : Sophie Hampe

Maquillages : Sophie Fèvre

Administration de production : Séverine Péan, assistée de Carine Hily

Théâtre du Chaudron • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 97 04

lechaudron@wanadoo.fr

www.theatreduchaudron.fr

Du 8 au 24 avril 2008 à 20 heures, relâche le dimanche

Durée : 1 h 10

20 € | 15 € | 13 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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