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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 12:47

Mieux que toutes les télés
du monde !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Une jeune troupe s’empare de Molière, lui colle un faux nez et en fait l’un des spectacles les plus drôles de la saison. C’est au Lucernaire à 18 h 30. Laurent Ferraro signe là sa première mise en scène. Un coup de maître.

Ça démarre par le regard mauvais du barbon de service, qui a l’air de se demander ce que viennent faire tous ces gens dans sa vie. « On va vous soigner ! » semble-t-il songer. Vous voilà prévenus.

Le Mariage forcé fut donné par Molière en 1664 devant le roi, l’Amour médecin l’année suivante. Il s’agissait de divertir un Louis XIV encore assez jeune pour participer à l’une des deux farces, costumé en Égyptien (traduisez Bohémien). L’une raconte les appréhensions de Sganarelle la veille de ses noces avec une Dorimène dévergondée ; l’autre le triomphe de l’amour sur la pseudo-neurasthénie d’une oie blanche : Lucinde. On le voit, le prétexte est mince. Pas le texte. Molière connaît son boulot et profite que tout le monde rigole pour placer en douce les vacheries dont il a le secret.

Saluons au passage le flair de Vincent Colin, conseiller artistique du lieu, qui a su dénicher cette troupe et la subtilité de l’adaptateur et metteur en scène Laurent Ferraro, qui a fort bien saisi le point commun entre ces deux œuvres : la volée de bois vert administrée (de main de maître, je répète) à tous les charlatans d’hier et d’aujourd’hui. « Serais-je cocu ? », la grave question ! Déjà, au plan politique aujourd’hui en France, on serait tenté de répondre oui. Mais je m’égare.

Le vieux raseur du début (Jean-Philippe Mole) cède la place aux catcheurs Sganarelle (Nicolas Martinez) et Géronimo (Olivier Francart), qui font leur tour de ring avant de passer aux choses sérieuses, c’est à dire tordantes. Pas de décor, aucun accessoire, des gueules enfarinées affublées de nez en carton vont vous dire le monde, les hommes, leur crédulité, leurs peurs, et leur génie pour en faire fi. Mieux et en moins de temps que toutes les télés du monde.

D’emblée, Laurent Ferraro impose son univers : celui des clowns, des caricatures de Reiser, des crétins tragiques de Beckett ou, un peu plus roublards mais non moins fortiches, du théâtre de rue. On rit à en avoir mal. Entrée du docteur Pancrace (Alexandre Markoff, incroyable) au sourire de joker, qui feint de se pencher sur le cas d’un des plus grands ahuris que la scène ait jamais portés (encore Nicolas Martinez, excusez-moi, c’est mon chouchou). Suivi par les prestations, disons-le un peu moins bonnes, des filles, qui vont se rattraper.

Dès la pièce suivante, l’Amour médecin, Alexandra Chouraqui (Lisette) et Aline Vaudan (Lucinde) entrent gaiement dans la danse. Aline Vaudan, qui s’est « fait une tronche », sort le grand jeu ; Alexandra Chouraqui brosse, quant à elle, un joli brouillon de ce qui sera la Toinette du Malade imaginaire. C’est à elle que revient d’ailleurs l’honneur de dire l’une des belles répliques de la pièce. À un des trois médecins qu’elle vient de railler et qui la menace, elle répond en souriant : « Je vous permets de me tuer, lorsque j’aurai recours à vous. » Tout Molière est là.

Une mention spéciale à ce propos pour l’excellente diction, respect de la prosodie, des inversions, accents toniques et autres archaïsmes du texte par tous les interprètes. Leur prodigieuse vitalité et l’invention de leurs déplacements, frôlant parfois ceux du cirque, font le reste. Enseignants qui désespérez de faire jamais aimer les classiques à vos garnements, à vos téléphones ! Faites vite, car c’est déjà complet. À tous les autres, ceux qui n’ont pas la chance d’avoir encore un prof qui les pousse aux fesses, je ne dirais qu’une chose : fon-cez ! 

Olivier Pansieri


L’Amour médecin-le Mariage forcé, de Molière

Le Grand Colossal Théâtre • 6, rue Poulet • 75018 Paris

Mise en scène : Laurent Ferraro

Avec : Alexandra Chouraqui (ou Agnès Ramy), Aline Vaudan, Olivier Francart, Alexandre Markoff, Nicolas Martinez, Jean-Philippe Molé (ou Sylvain Tempier)

Mauillages : Jeanne Hebbelinck, Nibel Mekki

Création lumières : Laurent Ferraro

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Métro Vavin ou Notre-Dame-des-Champs

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 2 avril au 1er juin 2008, du mardi au samedi à 18 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 10

10 € à 30 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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