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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 14:07

Étourdis et perplexes

 

Nous partons à la rencontre d’un mythe ancien revisité et réactualisé par la jeune compagnie R and B. Un spectacle qui choque et bouleverse.

 

La jeune metteuse en scène, Julie Recoing, choisit sans doute une des plus plates versions du mythe de Phèdre. Écrite par Sénèque entre 49 et 62 après J.-C., cette tragédie était destinée à des lectures publiques dans les cercles lettrés romains, et non à la représentation théâtrale. D’où résulte peut-être son manque de dynamisme dramatique, que la troupe R and B essaye de restituer plus ou moins maladroitement par le biais des cris et de la violence.


Phèdre, abandonnée par son époux, Thésée, se consume de passion pour son beau-fils Hippolyte. De passion purement physique. Cette Phèdre surexcitée et monstrueuse ne porte pas encore les traits du personnage « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent » propre à susciter la « compassion » et la « terreur », les notions si chères à Racine. Hippolyte, quant à lui, trop chaste et trop parfait, ne s’adonne qu’à la chasse, en haïssant véritablement toutes les femmes et en rejetant strictement les amours humaines. Les propos sincères qu’il adresse à sa nourrice, confidente de Phèdre, (ne prenant pas ici les dimensions d’un discours-prétexte pour cacher sa passion coupable pour Aricie, personnage absent dans cette version du mythe) le rendent moins intéressant au plan dramaturgique.


Ainsi, ce théâtre « véritablement tragique » *, qui décrit des personnages extrêmes, se transforme sous la direction de Julie Recoing en un évènement hystérique, à mi-chemin entre le pathétique et le comique, entre la mythologie et la modernité.


« Phèdre » | © Othello Vilgard


Pascal Crosnier réussit à faire habiter cet espace énorme par un labyrinthe de pots de fleurs géants illuminés. La scénographie est impressionnante, et évoque un lieu d’errance éternelle d’où la lumière disparaît peu à peu. Dommage pourtant que ce théâtre ne soit point habité par le silence. Les cris hystériques des acteurs et la folie exagérée des personnages nous épuisent rapidement.


Au fur et à mesure du développement de l’action (la tentative de Phèdre de séduire Hippolyte ; le retour de Thésée ; la fausse accusation d’Hippolyte par Phèdre ; la malédiction d’Hippolyte et sa mort rapportée par le messager ; l’aveu de Phèdre et son suicide), l’univers scénique et les feux intérieurs des protagonistes se trouvent inondés par des liquides et des matières renversés sur scène : le lait-sperme blanc, les perles de sable se superposent au rouge du sang. Finalement, le rideau de pluie tombe sur scène afin de la laver, la purifier, et éteindre les feux de la passion érotique.


Cette mise en scène singulière (ou plutôt cousue des éléments empruntés à de différentes mises en espace) nous laisse étourdis et perplexes. On a l’impression que Julie Recoing n’ose pas aller trop loin dans ses choix dramatiques. Elle semble franchir les frontières du spectacle postmoderne avec une certaine pudeur, par exemple dans l’installation intéressante sur un podium du chœur monopersonnel, féminin, érotisé, qui tient un discours tout à fait moderne. Mais, en même temps, elle garde le monologue du messager, dépourvu de tout intérêt dramatique. Tandis que l’on aurait pu bannir définitivement l’intervention classique de ce récit rapporté et assister, par exemple, à la retransmission de la mort d’Hippolyte sur le grand écran. Du coup, la scène finale, où le corps de Phèdre est imbibé d’eau et de sang, et étendu sur les restes d’Hippolyte, nous choque d’autant plus par sa cruauté visuelle et par le rejet des règles de la bienséance.


Ce mélange du traditionnel et du moderne (costumes, scénographie, choralité…), du tragique et du comique (l’arrivée de Thésée), de l’érotisme et de la chasteté, permet de qualifier la Phèdre de Recoing d’une sorte de spectacle hybride intéressant et méritant le détour, mais qui nous laisse inévitablement sur notre faim. 


Maja Saraczyńska

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Florence Dupont, préface à la traduction de Phèdre, éditions de l’Imprimerie nationale, 2004.


Phèdre, de Sénèque

Texte français : Florence Dupont

Compagnie R and B (Recoing et Blanchard Compagnie)

Mise en scène : Julie Recoing

Assistante à la mise en scène : Johanna Nizar

Avec : Thomas Blanchard, Alexandra Castellon, Grétel Delattre, Anthony Paliotti, Marie Desgranges

Scénographie : Pascal Crosnier

Costumes : Nathalie Saulnier

Lumière : Xavier Baron

Son et musique : Julien Ruiz

Photos et vidéo : Othello Vilgard

Théâtre des Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre cedex

RER Nanterre-Préfecture

www.nanterre-amandiers.com

th@amandiers.com

billeterie@amandiers.com

Location : 01 46 14 70 00

Du 21 mars au 17 avril 2008 à 20 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 55

25 € | 20 € | 14 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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