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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 22:48

Chéreau grand prédicateur


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Le Théâtre du Soleil accueillait le grand comédien pour une lecture exceptionnelle : Patrice Chéreau incarnant le « Grand Inquisiteur », dans un extrait du célèbre roman de Dostoïesvki, « les Frères Karamazov » (1880). Une leçon magistrale sur le bien et le mal, la liberté et la servitude, la foi et l’impiété, pour laquelle le comédien s’est métamorphosé en prédicateur. Devant un public conquis, Patrice Chéreau a déployé l’immensité de son talent. Mais tel est le paradoxe de l’orateur que sa personne séduit plus que le contenu de son discours.

Sur la scène magistrale de la Cartoucherie, scindée – comme les deux plateaux de la Justice divine – par une imposante table monacale, longue comme un jour sans pain, il est apparu, dans la sobriété d’un costume sombre, puisant sa force intérieure dans le dénuement du décor. Le temps d’une lecture, Patrice Chéreau incarnait le « Grand Inquisiteur », ce Grand Accusateur né de l’imagination de Dostoïevski pour faire le procès de Jésus-Christ.

Car, comment ne pas accuser le fils du Créateur, quand ses frères, les hommes, commettent les pires atrocités au nom de Dieu ? Comment expliquer que les hommes fassent payer le prix de leurs péchés aux plus innocentes créatures : les enfants ? Dans un préambule émouvant, Patrice Chéreau dénonce la barbarie domestique : ici, une petite fille, est enfermée dans les toilettes, une nuit entière, par ses parents qui lui ont barbouillé le visage de ses propres excréments, l’obligeant ensuite à les manger. Là, un petit garçon de huit ans est déchiqueté par une meute de chiens de chasse, sur les ordres d’un général, parce qu’il avait blessé l’un de ses molosses d’un jet de pierre. On frémit au récit de la haine ordinaire, qui fait écho à tant d’autres tragédies, contemporaines. Car les hommes du xxe siècle inventeront le mal radical, systématisé, rationalisé, bureaucratisé.

En donnant à entendre cette diatribe féroce de Dostoïevski contre l’Église, Patrice Chéreau nous transmet une interrogation fondamentale, morale : comment justifier l’existence du mal ? C’est toute la question, métaphysique, de la théodicée * chez Leibniz : comment le mal advient-il dans « le meilleur des mondes possibles » ? Mais la philosophie ne peut rien contre la souffrance : « Vous comprenez ce galimatias ? Et pourquoi Dieu a créé ce galimatias, à quoi il sert ? […] Le monde de la connaissance tout entier ne vaut pas les larmes du petit enfant. »

Sur scène, Patrice Chéreau se fait l’avocat du diable : il incarne à merveille ce cardinal qui invective le Christ, son prisonnier : « Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien. » À défaut de saisir les subtilités du débat biblique qui s’engage, le public cristallise son attention sur le moindre geste du comédien. Sa main se lève, et s’abat comme un couperet, coupant la parole à son interlocuteur muet : « Tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. » Par la puissance de son regard, et l’extrême tension de son corps, Patrice Chéreau captive. Tel est le paradoxe de l’orateur que sa personne séduit plus que le contenu de son discours.

De cette complexe leçon de théologie, on retiendra la morale de l’histoire : si le Christ n’a pas voulu soumettre les hommes par le miracle et le mystère, l’Église à l’inverse a imposé son autorité. Ce que la rhétorique a de plus obscur, Patrice Chéreau l’a en partie éclairé par son immense talent. Mais l’interprétation, la plus juste soit-elle, peut-elle venir à bout de ce difficile exercice d’exégèse ? 

Estelle Gapp


* Entreprise de justification rationnelle de la bonté de Dieu, s’employant à réfuter les arguments tirés de la présence du mal dans le monde.


La Légende du Grand Inquisiteur, extrait de les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski

Lecture par Patrice Chéreau

Théâtre du Soleil • Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

www.theatre-du-soleil.fr

Renseignements : 01 43 74 24 08

Représentation unique : mardi 8 avril 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 15 € 

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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