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8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 00:00

La glorieuse réapparition

d’une œuvre fantôme

 

Cette œuvre fantôme a un nom. Il s’agit d’« Amour, colère et folie », écrit en 1968 par Marie Vieux-Chauvet, et dont le premier volet, « Amour », est ici adapté magistralement par José Pliya. Publié en France, chez Gallimard, grâce au soutien de Simone de Beauvoir, il fut immédiatement retiré de la vente. L’œuvre est censurée, et Marie Vieux-Chauvet contrainte à l’exil. Haïti, qui sert de cadre à l’intrigue, vit sous la dictature Duvalier. Alors, les positions politiques assumées de l’auteure dérangent. Toutefois, la forte charge sexuelle du roman semble choquer bien plus intensément. La sanction aura tout de même été sévère pour une œuvre, qui, dès ses balbutiements, a suscité un si vif intérêt. Mais, comme le souligne José Pliya, « ce texte est sorti de la réalité pour entrer dans la légende et c’est par son absence de reconnaissance qu’il a gagné sa mythologie ».

 

« Je suis l’aînée des sœurs Valmont. La vieille fille. Celle qui n’a pas trouvé de mari, qui ne connaît pas l’amour, qui n’a jamais vécu dans le bon sens du terme. J’ai trente-neuf ans et je suis toujours vierge. Je suis la différente, celle qui ne ressemble à personne, la mal sortie. »


Ce sont les mots de Claire. Pathétique héroïne, dont la vie évanouie consiste à soigner celle des autres. Notamment celle de ses deux sœurs cadettes, Félicia et Annette, dont la blancheur, la délicatesse, la fraîcheur, contrastent impertinemment avec la noirceur de son épiderme. C’est cela son fardeau, sa tare. Dans le cœur de Claire comme dans celui de la société qui l’entoure, une peau trop foncée est une malédiction qui ne peut apporter que désolation. Rongée toute la journée par ses ressentiments, c’est le soir venu, dans le secret de sa chambre, qu’elle libère ses désirs, se livrant sans retenue à ses rêves, ses fantasmes et à la masturbation.


« Amour » | © Éric Legrand


Un tranquille et triste équilibre qui s’effondre avec l’arrivée du merveilleux Jean Luze. Les trois sœurs en tombent amoureuses, mais c’est Félicia qu’il épousera. Les aspirations sentimentales de Claire s’étaient à jamais évaporées. Mais l’obsession qu’elle nourrit dès lors, jour et nuit, pour son beau-frère réveillent en elle une ardeur nouvelle. Il faut assouvir cette pulsion de vie. Sa stratégie : se servir d’Annettte pour vivre par procuration cette passion dévorante. Car, en fait, dans tout cela, c’est bien de dévoration qu’il s’agit. Celle de Claire par elle-même, par sa folie, ses frustrations, sa colère, sa passion refoulée et son dégoût immodéré d’elle-même.


Oui, l’histoire est bouleversante. C’est également l’adjectif que j’emploierai pour décrire le talent de la comédienne Magalie Comeau-Denis. Elle transcende son personnage et confère au texte une densité substantielle. Son jeu, troublant, fait preuve d’une extrême sensibilité. Du fond de la salle, je me prends de violentes gifles tant son interprétation me saisit aux tripes. Elle m’entraîne avec elle dans sa détresse et sa folie sans que je ne puisse ou ne veuille m’en dégager. Quelle force !


Je tiens aussi à mentionner la mise en scène lyrique de Vincent Gœthals, qui fait judicieusement appel à la vidéo et à la danse. Devant un panneau blanc tout en courbes, le danseur et chorégraphe Cyril Viallon évolue, soulignant tendrement la voix de Magalie Comeau-Denis. Tous deux s’accompagnent avec harmonie et intelligence. Bouleversée et comblée : je garde de ce magnifique travail d’adaptation et de création, de délicieuses séquelles. 


Kandida Muhuri

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Amour, d’après le roman de Marie Vieux-Chauvet

Adaptation pour le théâtre : José Pliya

Mise en scène : Vincent Gœthals

Avec : Magalie Comeau Denis et Cyril Viallon

Chorégraphe : Cyril Viallon

Vidéo : Janluk Stanislas

Création costumes : Dominique Louis

Scénographie : Jean-Pierre Demas

Création lumière : Philippe Catalano

Création sonore : Bernard Valléry

Tarmac de la Villette • parc de la Villette • 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 93 95

Du 1er au 19 avril 2008, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 16 heures et 20 heures

Durée : 1 h 30

16 € | 12 € 

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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