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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 13:39

De notre histoire comme de celle des vaches…

 

Anne Avrane est l’auteur de la pièce intitulée « Cœur de vaches », mise en scène par Marie-Do Fréval au Théâtre de la Tempête jusqu’au 6 avril 2008.

C’est l’histoire d’un troupeau, métaphore de l’histoire de l’homme, incapable de se révolter, acceptant avec résignation un destin tout tracé jusqu’à l’étape finale : l’abattoir et la mort.

« Cœur de vaches », comme le dit si bien Marie-Do Fréval « est l’écriture d’un troupeau, et ce troupeau est le personnage principal. Dans un monde où la confusion règne entre politique et star-système, il est urgent de questionner le corps social : l’identité d’un collectif et son aptitude à prendre conscience et à réagir. “Cœurs de vaches” interroge notre capacité à nous organiser et notre facilité à suivre le pouvoir en place : pourquoi sommes-nous si souvent immobiles et impuissants ? Qu’en est-il de notre condition aujourd’hui ? Du rendement, de la performance, de notre aveuglement, de notre perte d’identité, de la mort ? ».

Interview de l’auteur et du metteur en scène avec impressions en vrac à la sortie du spectacle…

 

Critique du progrès, détournement d’idéologies, critique de la révolte, impasse du collectif, impasse de l’individualisme, fatalité, résignation… Cette pièce comme un constat, un appel à la réflexion – bien au-delà d’une apologie de la cuisine végétarienne –, une façon de se positionner, du moins de se questionner. Que fait-on, seul (en tant que sujet) au sein du troupeau ? Peut-on croire encore au battement d’aile du papillon ?

Anne Avrane : Alors, pour moi, cette pièce est un questionnement à partir de nos valeurs des lumières, liberté, égalité, fraternité. On est plutôt là-dessus, on vit là-dessus et je questionne à travers un troupeau nos positionnements politiques, actuels, quotidiens, notre façon d’être soumis, notre façon d’obéir, et l’inéluctable, c’est-à-dire que l’on va tous à la mort. Bon, là il se trouve que c’est un troupeau, alors il va à l’abattoir. C’est ça que je questionne.

Je questionne des images philosophiques et abstraites. Je torture la démocratie ; qu’est-ce qu’on en fait ? Bon, évidemment, le troupeau, c’est nous. Et nous sommes seuls et ensemble. Nous sommes liés par des valeurs communes qui sont fraternité, solidarité, liberté. Liberté, voilà, qu’est-ce qu’on fait de cette liberté, qu’est-ce qu’on fait de ça ?

 

« Cœurs de vaches »

 

Et « Mesdames, à quoi sert la révolte ? » comme vous le faites dire à une des vaches ?

Anne Avrane : Oui, et puis ce que je voulais, c’est renvoyer à notre barbarie ancienne, enfin pas si ancienne que ça d’ailleurs, c’est-à-dire toutes les images de Drancy et le reste. Et cela se retrouve dans le spectacle, on y fait allusion au début ainsi qu’à la fin, c’est une boucle. Où en est-on avec ça ? Est-ce qu’on l’oublie, non, ne pas l’oublier en fait… En creux, je questionne aussi ça.


Peut-on dire que la pièce est noire, pessimiste ? À quoi peut-on croire alors ? Marguerite, une des vaches, fait partie du groupe, et puis elle commence à poser des questions et puis…

Anne Avrane : Et puis flop !


Oui, flop ! Et donc, le battement d’aile, vous y croyez ?

Anne Avrane : Moi, je me contente de poser des questions, je n’ai pas les réponses, si j’avais les réponses, je serai… je serai vraiment maligne ! Je… je questionne… c’est tout.


Et pourquoi les vaches ?

Anne Avrane : Alors les vaches, c’est venu d’un atelier qu’animait Marie-Do, et tout le monde a raconté une histoire d’enfance et il se trouve que tout le monde avait une histoire de vaches à raconter, le point commun, c’était la vache. Moi, je ne connais pas les vaches, c’était pas mon sujet du tout les vaches. Je viens de la ville. Et il y en a une qui a parlé de la vache citadine, et quand on est sorties de l’atelier au bout de la matinée, on s’est dit que la vache était un bon sujet. Moi, dans mon coin, j’ai creusé la vache, et je suis partie avec mes obsessions sur ce troupeau.


Donc pour vous, Marie-Do Fréval, votre matière première vous la puisez aussi au sein d’un atelier ?

Marie-Do Fréval : Oui, au départ la Tempête me propose d’animer un atelier d’écriture, et moi je décide d’interroger le corps, c’est-à-dire notre capacité à être vivant, au niveau de notre corps et de notre corps social. Le personnage de la vache est arrivé. Et je n’ai pas pu m’en débarasser. À un moment donné, j’ai donné à écrire pour les vaches, donc dans l’atelier d’écriture a été produit toute une série de textes sur le corps social, sur les devoirs qui nous parcourent, sur l’obligation de société, notre liberté, le corps utilisé, le corps rentable, et toutes ces choses-là. C’était des textes qui n’étaient pas encore complètement formalisés, pas plus écrits que ça, plutôt des jets d’intuition en fin de compte de notre monde, et moi, j’ai accumulé tout ça. Et effectivement après j’ai convoqué des auteurs en me demandant ce que ça voulait dire dramaturgiquement, là où j’étais, moi, dans cette intuition que j’avais, une intuition d’écriture on va dire, c’est peut-être ça. À ce moment-là, Anne est venue.

Les vaches, c’est non seulement une métaphore sociale, mais ce sont aussi des souvenirs de notre génération, de celles d’avant, le lien physique que nous avons avec cet animal est très proche encore.

Et donc pendant toute cette séance où ils ont raconté des histoires merveilleuses de vaches, nous avons pris des notes. On s’est vues pour se demander ce qu’on allait faire parce que c’est pas rien de se mettre en écriture de quelque chose… Sur une intuition commune, d’urgence de ce que nous avions à raconter, Anne s’est mise en écriture et elle a foncé. Puis on s’est retrouvées sur le temps de travail de recherche dans le cadre des rencontres de la Cartoucherie, puisque c’était ça le défi, et la pièce a accouché comme ça. Et, de fil en aiguille, Philippe Adrien, qui a craqué pour le projet, a décidé de nous programmer.

 

« Cœurs de vaches »

 

Avez-vous continué de travailler ensemble jusqu’à la création ?

Anne Avrane : Oui, il y a eu pas mal de versions. Puis après, on a rajouté des chansons, on a resserré. Il y avait beaucoup de matière, il fallait donc…

Marie-Do Fréval : On a travaillé sur la structure dramatique ensemble. Bon, il y avait le temps tragique, qu’Anne a fait sentir très fortement dans l’écriture, mais après il y avait une histoire d’orchestration, de rythme, et de tableaux en tableaux, parce que c’est écrit un peu en tableaux, il fallait trouver comment tout ça s’articule. Et, là-dessus, on a à la fois travaillé ensemble et puis on s’est permis, je me suis permis aussi de remettre en cause certains rythmes, des longueurs, parce qu’un troupeau, une écriture de troupeau, c’est comme un choryphée, c’est très complexe. Mais c’est l’écriture essentielle, c’est le personnage principal. C’est le poumon qui respire, on doit comprendre par où la vie passe et comment elle passe. Alors évidemment la vie est rythmique, on appartient à des rythmes de la nature, et d’autant plus dans cette forme-là où on donne à voir des animaux en pleine nature. Il fallait trouver toutes les choses organiques, rythmiques, et la musique découle de l’écriture, comme le corps qui doit tenir en espace et qui prend en charge des pulsions terrestres, des choses du rapport à l’univers. On retrouve des pulsions très très primaires, ancestrales, du rapport à la terre, au ciel, à la nature, et tout cela se traduit souvent chez nous humains par de la danse et par des chants. Nous sommes donc proches d’une forme très populaire, c’est une tragédie très populaire, ancrée dans la terre, qui implique plein de rythmes différents.

Anne Avrane : Et puis on a caractérisé les personnages. Par exemple Pâquerette, c’est la vache spirituelle, mais elle est animiste, elle croit à la lune, au caillou, au vent, à tout ; Marguerite, qui incarne la dépression, qu’est-ce qu’on fait de cette dépression-là ? On la ramène au troupeau et on lui dit « ta gueule ! ». Et puis, il y a la voyante, celle qui voit l’avenir, qui a vu l’avenir et le rapport au racisme, à peine ébauché, qui dit de cette fille d’émigré qu’il ne faut pas l’écouter. Ce sont des petits caractères, des angles d’attaque, de comment on réagit à l’intérieur d’un groupe et de comment ça se passe et de comment ça se redistribue.


Mais c’est donc assez noir ! On se résigne au bout du compte !

Anne Avrane : Oui, c’est noir, mais c’est beau, non ? Et d’ailleurs les devoirs de la vache, c’est un peu ce qu’on nous inculque à nous petites filles, soumises, gentilles, obéissantes, ce sont vraiment les bases que l’on nous a transmises.

Marie-Do Fréval : Le temps tragique, en tout cas, qui est raconté, c’est quand même une interrogation sur la mort, c’est très profondément à cet endroit-là. Et je pense que plus on précise notre questionnement sur la mort, qui a parcouru toute l’histoire humaine, plus on précise notre vivant. Donc pour moi, le désespoir en soi est comme quelqu’un qui rebondit au fond de la piscine et qui remonte. Je ne vois pas le désespoir comme un état qui nous englobe et nous rend immobiles. À travers ce troupeau, on interroge le tout possible. Le tout possible du vivant parce que, justement, on connaît et on arrive à se raconter notre mort. Et plus on arrive à se raconter notre mort, plus on est vivant. Je suis dans ce paradoxe qui sous-tend cette pièce-là, comme d’autres univers que j’interroge, parce que pour moi c’est le même instant. Le même instant où on sait qu’on va mourir et où on est parfaitement vivant. C’est pour ça que je ne construis pas un drame. C’est une tragédie loufoque.

 

Anne Avrane : Au bout du compte, j’espère qu’on va se poser la question : ce qu’on inflige aux animaux, est-ce qu’on ne va pas se l’infliger à nous-mêmes dans quelques décennies ? C’est ce miroir-là que l’on tend.

Marie-Do Fréval : Une femme du nom de Jocelyne Porcher, spécialiste dans l’élevage, nous a dit au cours d’un débat que ce que l’on inflige aux animaux, c’est ce que l’on inflige à soi-même. Et quand elle m’a dit ça, j’ai eu une perspective de notre avenir qui était au-delà même de ce que je pouvais imaginer…

Il y a quelque chose de notre conscience du monde qui passe par l’animal puisqu’on a toujours compagnonné. Et aujourd’hui on s’en dissocie de plus en plus, de façon formelle, mais au fond de nous on est relié. C’est une question contemporaine et urgente à poser.

Et moi, si j’ai pas pu me débarasser de cette histoire de vache, c’est je crois par rapport à ma propre liberté. Car je me suis rendu compte qu’aujourd’hui le langage a une forme tellement aseptisée, propre, engluée, contrôlée, qu’il ne parle plus de notre urgence, de notre corps, de notre liberté, il ne dit pas qu’on se réveille et qu’on souffre, mais plutôt nous renvoit une image lisse et propre. On doit être propre, et le mot, notre langue devient tellement propre qu’on n’arrive pas à raconter notre humanité, et moi je crois que j’ai eu besoin de ces vaches pour parler du monde, en fin de compte.


Et les enfants, sont-ils venus voir le spectacle ? Parce que c’est un vrai spectacle tout public ! Et puis on rit aussi !

Anne Avrane : Oui ! Et les ados adorent ! Les plus vieux se sentent plus agressés et se demandent davantage dans quoi on est…


Y a-t-il un autre projet d’écriture, un autre texte ?

Anne Avrane : Oui, je viens de finir une pièce qui s’appelle Amitiés, amour, et autres engagements.


Suite au prochain questionnement…


Propos recueillis par

Astrid Cathala

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Cœurs de vaches, d’Anne Avrane

Mise en scène : Marie-Do Fréval

Avec : Carine Cotillon, Élisabeth Drulhe, Martine Demaret, Raoul Fernandez, Natasha Mash, Éloïse Mercier, Sophie Millon, Marie Réache (ou Marie-Do Fréval en alternance), Juliette Uebersfeld, Grégory Vouland, Maddy Le Goff et Marine Martin (ou Constance Bichon-Sire en alternance)

Scénographie et costumes : Marie-Do Fréval

Conseiller costumes : Raoul Fernandez

Conseiller lumière : Philippe Lacombe

Musique : Pierre-Jules Billon

Chorégraphie : Martine Harmel

Diffusion : Marina Quivooij • marina.quivooij@gmail.com

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 7 mars au 6 avril 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

18 € | 13 € | 10 €

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