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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 19:38

Poudre de perlimpinpin


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Avec « le Commencement du bonheur », pièce inspirée de l’œuvre du philosophe italien Giacomo Leopardi (1798-1837), le metteur en scène Jacques Nichet, ancien directeur du Théâtre national de Toulouse, fait ses premiers pas de comédien sur la grande scène de la M.C.93 à Bobigny. Éblouissante, la scénographie déploie des trésors d’inventivité. Mais, dans ce petit traité de cosmogonie à l’usage des non-philosophes, le jeu des acteurs n’est pas à la hauteur des puissances démiurgiques de la mise en scène.

À la lueur d’une bougie, un philosophe nous entraîne dans les méandres de ses pensées. Est-ce Descartes, le théoricien du fameux morceau de cire ? Est-ce Pascal, étourdi par le manège de l’’infiniment petit et de l’infiniment grand ? Est-ce Rousseau, le promeneur solitaire ? La pièce commence bien avant le règne de la Raison et de ses Lumières, en ces temps mythiques où les dieux, personnifiés, racontent aux hommes leur cosmogonie légendaire. Nous sommes à l’aube de la révolution copernicienne, qui renversera la Terre et l’humanité de leur piédestal métaphysique.

Avec une puissance démiurgique, la mise en scène de Jacques Nichet et la scénographie de Philippe Marioge créent un monde onirique fascinant, où le plateau, tel une lanterne magique, fait apparaître des décors fabuleux : un ciel étoilé brille de mille feux, des astres surgissent de la nuit des temps, des mondes souterrains crachent leurs démons telluriques. Cet univers féérique est peuplé d’étranges créatures : le Soleil y a rendez-vous avec la Nuit, un Islandais y rencontre dame Nature, un poète parle aux morts, un elfe et un gnome témoignent de la disparition des hommes.

© Marc Ginot

Mais, au-delà du plaisir enfantin, immédiat, dû à l’effet de surprise – ne s’apparente-t-il pas à l’étonnement philosophique ? –, toutes les astuces du « deux ex machina » n’y suffiront pas : le merveilleux, aussitôt matérialisé, s’évanouit pour laisser place à l’ennui. Comme perdus dans l’immensité de l’univers, les personnages font pâle figure et le jeu des comédiens n’atteint pas la démesure baroque de la fable. Les costumes n’échappent pas à certains clichés passéistes : le narrateur en robe de chambre, le Soleil en manteau doré, l’aviateur à la Saint-Exupéry, le vendeur de journaux à la Gavroche… Quant au personnage de l’elfe, on regrette qu’il n’ait pas la fantaisie du fou mémorable incarné par Norah Krief, dans la mise en scène du Roi Lear par Jean-François Sivadier (Avignon, 2007).

Au final, malgré la multiplication de beaux effets, la machinerie théâtrale dessert le texte de Leopardi : tandis que la pièce traverse les grandes tempêtes de l’histoire – procès de Galilée, siècle des Lumières, Sturm und Drang, Révolution française –, on retient de ces Operette morali l’idée, vaguement moralisatrice, que l’homme doit cesser de se prendre pour le centre de l’univers, au risque de disparaître. On attendait une lecture plus audacieuse de celui qui fut l’héritier de Goethe (on reconnaît une variation autour du mythe de Faust) et qui influencera le pessimisme de Nietzche. À quand « le commencement du bonheur » ? Ne relève-t-il pas de cette quête, nietzschéenne, d’un art total, rétablissant l’antique unité du mythe et de la raison, réconciliant, enfin, le merveilleux et la philosophie ? 

Estelle Gapp


Le Commencement du bonheur, d’après les Operette morali de Giacomo Leopardi

T.N.T. (Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées) • 1, rue Pierre-Baudis • B.P. 50919 • 31009 Toulouse

www.tnt-cite.com

Mise en scène : Jacques Nichet

Avec la collaboration artistique de : Gérard Lieber, Jean-Michel Vives, Caroline Chausson, Dominique Terramorsi

Avec : Quentin Baillot, Sabrina Kouroughli, Jacques Nichet

Et la participation des élèves de la promotion 2006 de l’Atelier volant du T.N.T. : Amélie Denarié, Anaïs Durin, Nina Kayser, Julie Kerbage, Sarah Laulan, Julie Menut, Magali Moreau, Delphine Ory

Scénographie : Philippe Marioge

Création musicale : Hervé Suhubiette

Création lumière : Michel Leborgne

Création sonore : Aline Loustalot

Création costumes : Nathalie Trouvé

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • B.P. 71 • 93000 Bobigny

www.mc93.com

Réservations : 01 41 60 72 72

Du 27 mars au 16 avril 2008 à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 15

25 € | 17 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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