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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 12:07

Nathan, un homme parmi les hommes

 

Dans « Nathan le Sage », la Jérusalem médiévale, après la chute du royaume croisé en 1187, est pour Lessing le cadre d’une réflexion théologique sur la rencontre des trois grands monothéismes, mais aussi sur la commune fraternité qui réunit ceux que la religion oppose. S’y rencontrent Nathan, un riche juif de la ville, célèbre pour sa sagesse, Saladin, le nouveau maître de la ville, et le dernier croisé que le vainqueur a mystérieusement gracié, Curd.

 

La Cie Anima Motrix nous donne au Théâtre de la Commune une adaptation abrégée de Nathan le Sage, qui ne perd rien de la saveur de l’original, dans une mise en scène léchée et un jeu d’acteurs irréprochable. Avant d’aborder cette pièce, il convient d’écarter deux écueils, qui confinent à l’anachronisme. Le premier serait d’y voir une œuvre historique sur la Jérusalem du xiie siècle, car le Saladin de Lessing est un portrait partiel de Salaheddine, qui dut sa réputation de roi chevaleresque à sa mansuétude envers les chrétiens de Jérusalem, sort qu’il ne réserva ni aux coptes ni aux juifs d’Égypte, et qui opposa à la croisade la reprise du djihad. Nathan, dont le nom hébreu signifie « Dieu a donné », est une figure bénie de richesse et de sagesse, une sorte d’archétype pour Lessing du religieux libéré par la raison, plus qu’un juif versé dans l’étude de la Torah. Là, n’est pas l’essentiel. Lessing le dit lui-même : « Les allusions que je fais à des évènements réels sont simplement destinées à motiver l’action de ma pièce. »

 

Le second quiproquo serait de voir dans l’œuvre de Lessing une incitation au respect de toute expérience religieuse (plus que tolérance molle d’ailleurs), alors qu’elle est d’abord un débat théologique interne au christianisme, dans un contexte des Lumières souhaitant s’émanciper du pouvoir que les Églises entendaient avoir sur les consciences en Occident. Ceci explique que les nombreux échanges entre Nathan et Curd sont des disputationes sur le miracle, sur l’obéissance religieuse, sur la liberté de conscience, sur les rapports entre foi et raison ; que les propos virulents concernent l’Institution religieuse chrétienne ; que la fraternité universelle sur laquelle s’achève la pièce s’oppose à la raison d’Église… Autant de préoccupations d’un Lessing baigné de protestantisme luthérien, fils de pasteur, historien des religions et chantre d’un christianisme positif, rationnel, universel.

 

Cette pièce ravira donc tous ceux qui, issus du christianisme, ont entrepris la même mue que l’auteur – et les acquiescements du public à certaines répliques en attestent –, mais risque de laisser indifférents ceux qui en sont totalement étrangers, ou d’irriter ceux qui sont attachés à vivre leur christianisme dans une Église… La pièce semble à ce propos méconnaître ce qu’est pour nombre d’hommes et de femmes la foi, qui n’est pas nécessairement obéissance servile à une autorité, mais conviction aimante, où la raison a aussi sa part.

 

© Éric Legrand 

 

Pour combattre le pouvoir religieux, incarné par Olivier Brabant en patriarche inquiétant, Lessing lui oppose le recours à la raison pour Nathan, et au discernement de la conscience pour Curd. Tout comme le prophète biblique Nathan contestait le roi David dans ses prétentions religieuses et lui reprochait son injustice, le Nathan de Lessing affronte le hiérarque religieux qui s’aventure dans le politique. Ce patriarche qui affirme que « les liens civiques sont dissous quand l’homme a le droit de ne croire en rien » rappellera d’autres dignitaires – d’aujourd’hui ceux-là – qui confient à la religion le soin d’assurer une stabilité sociale.

 

Et derrière le personnage de Curd, admirablement servi par Alexandre Carrière, comment ne pas reconnaître le jeune Gotthold affrontant un autre patriarche, son propre père pasteur ; alors que derrière Nathan se reconnaissent les traits de l’Éphraïm maçon et libre-penseur qui, en invitant à penser par soi-même, en incluant le doute, signe en ce conte initiatique – au soir de sa vie – une sorte de testament philosophique.

 

Dans cette mise en scène, qui conserve à l’histoire son contexte médiéval, mais actualise décors et costumes, des rideaux de sable sont le support de projection de belles calligraphies arabes de Lassaâd Métoui, alors que des lettres hébraïques sont aussi projetées sur le sol. Est-ce à dire que tout l’univers de ces êtres est habité des résonances des Écritures ? Est-ce aussi manifester le caractère éphémère de ce qui norme les « religions du Livre » ? De quitter la lettre pour en rejoindre l’esprit ? Il reste que ces projections, comme celles des reflets d’un bassin ou des motifs d’un dallage, tout autant esthétiques que signifiantes, contribuent à enchanter le regard par un décor qui évolue sans cesse, dans une grande fluidité. Et le chant, entre mélopées arabes et cantilène chrétienne, contribue au dépaysement.

 

© Éric Legrand 

 

Au cœur de la pièce, par le réemploi de la parabole des anneaux du Décaméron de Boccace, Lessing interroge, derrière la pluralité des confessions religieuses, la vérité de la foi et de la loi qu’elles proposent. Nathan prend alors auprès de Saladin le rôle du prophète qui éveille la conscience du roi par une métaphore, lui indiquant que s’il est impossible de déterminer quelle est la vraie foi, qu’il pourrait alors embrasser, il est en revanche dangereux de succomber à la tyrannie d’une seule confession.

 

Cette pièce demeure une vibrante invitation à reconnaître en toute personne, « homme parmi les hommes », un frère, plus profondément que toutes les strates des identités, des appartenances, des croyances. Cette conviction – très moderne mais aussi consubstantielle au christianisme de l’auteur, même s’il réagit aux abus religieux – en reçoit à la fin de la pièce une attestation aussi surprenante qu’incontestable. C’est peut-être ce qui donne à cette pièce son actualité, alors que les appartenances communautaires – religieuses ou autres – retrouvent aujourd’hui des accents identitaires qui mettent à mal notre commune humanité. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Nathan le Sage, de Gotthold Éphraïm Lessing (1779)

Traduction : Dominique Lurcel, éditée chez Gallimard

Mise en scène : Laurent Hatat

Avec : Azeddine Benamara (Saladin), Manuel Bertrand (un docker), Mounya Boudiaf (Sittah, la sœur de Saladin), Olivier Brabant (le patriarche), Sarah Capony (Recha, la fille adoptive de Nathan), Alexandre Carrière (Curd, le templier), Daniel Delabesse (Nathan), Céline Langlois (Daja, la servante de Recha), Damien Olivier (le derviche), Bruno Tuchszer (le frère ermite)

Conseiller artistique : Laurent Caillon

Assistante : Céline Hilbich

Scénographie : Antonin Bouvret

Lumières : Philippe Lacombe

Costumes : Martha Romero

Maquillages : Nathalie Regior

Univers sonore : Martin Hennart

Images : Lucie Lahoute

Travail vocal : Jacques Schab

Développeur programmeur : Charles Hannotte

Décor construit dans les ateliers du Théâtre du Nord

Calligraphies : Lassaâd Métoui

Théâtre de la Commune-C.D.N. • 2, rue Édouard-Poisson • B.P. 157 • 93304 Aubervilliers cedex

Réservations : 01 48 33 16 16

Du 28 mars au 13 avril à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 10

20 € | 14 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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