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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 20:29

Une mâle Esther

 

Enfouie depuis plus de trois cent cinquante ans, « Esther », une pièce de Pierre du Ryer a été donné au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme en une seule lecture publique. Plaisir rare d’un trésor dramatique, que nous aimerions voir monté et offert à un plus large public.

 

Pierre du Ryer crée Esther en 1644, une « tragédie » biblique en cinq actes, qui sera jouée par la troupe de Molière, avant d’être éclipsée par une autre Esther, celle de Racine, et ainsi reléguée dans les oubliettes de nos bibliothèques. Clément Hervieu-Léger, de la Comédie-Française, a exhumé et retranscrit une des rares éditions qui en existe encore (une est conservé à la Bibliothèque nationale de France, l’autre dans le fonds de la Comédie). Il nous en a offert une unique lecture publique au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, dans le cadre d’un cycle consacré à des figures féminines.


Et quelle femme cette Esther ! Bien plus combative que la frêle et douce jeune fille de Racine. Bien plus biblique et juive aussi. Car Ryer s’attache à la lettre du livre d’Esther, qui raconte l’ascension de la princesse juive éponyme. Celle-ci, sur les conseils de son cousin et mentor Mardochée, consent à épouser le roi Assuérus, tyran du peuple hébraïque en exil à Babylone, tout en taisant son origine juive pour enfin obtenir le salut et la vengeance des siens en affrontant le confident du roi, Aman. Le dramaturge du xviie siècle crée cependant deux personnages : la reine Vashti, répudiée au profit de la jeune Esther, et Tarsis, serviteur et confident d’Aman. Si le second occupe un rôle mineur dans la pièce, la première au contraire est l’envers féminin de l’héroïne.


Les six comédiens-français qui donnaient cette lecture publique ont su faire de cet exercice « à la table », travail préparatoire au jeu réel, une interprétation passionnante, créative, avec une esquisse de mise en scène qui faisait oublier que leur travail était, alors, inabouti. Clothilde de Bayser campait une Vashti consumée par un orgueil blessé, ayant un sens excessif de la dignité de son rang, qui lui fait désirer la mort plutôt que de déchoir. Judith Chemla, malgré quelques bafouillages qui font d’autant plus entrer dans l’intimité d’une répétition, interprète une Esther qui s’aguerrit au cours de la pièce, passant de la jeune fille retenue à la reine qui sait mener une diplomatie serrée pour parvenir à ses fins. Enfin, Loïc Corbery donne à Aman les traits du dignitaire rongé tour à tour par la passion amoureuse envers Esther et, éconduit, par la haine de tout le peuple juif.


Mais en quoi cette œuvre du dramaturge et grand helléniste, qui fut élu en 1646 contre Corneille à l’Académie française, est-elle une « tragédie » biblique plus que grecque ? Biblique, nous l’avons vu par sa fidélité au livre vétérotestamentaire qui l’inspire. Tragédie, par les deux figures féminines qui s’opposent, dont l’une est élevée à la mesure de la déchéance de l’autre ; mais plus encore par la figure d’Aman qui, quoi qu’il fasse, est le jouet à ses dépens d’une volonté supérieure, non pas celle du destin, ici, mais celle de Dieu. De la grâce royale que le peuple hébreu vient d’obtenir, la pièce en conclut d’ailleurs : « Ô ciel, c’est de toi seul que ce bien peut descendre et c’est à toi seul que nous devons le rendre. »


Ce thème de la volonté souveraine de Dieu, représentée par le suprême pouvoir du roi qui accorde sa grâce à celle qui sait rester humble, est à replacer dans le contexte d’alors, où des débats théologiques violents opposaient catholiques et protestants d’une part, catholiques et jansénistes de l’autre. Autour du rôle de la grâce, précisément. De même, la figure du roi qui élève et qui abaisse, sans acception du sang ou du rang, offre à la fois une sacralisation du pouvoir monarchique et une critique de la noblesse emportée par son orgueil et honnie par le peuple.


Au-delà de ce reflet d’une époque, cette pièce est comme une anticipation des siècles qui vont suivre, par les discours que tient l’antihéros Aman à son serviteur Tarsis : sa haine nourrie des juifs rappelle à faire frémir des discours antisémites contemporains. Son refus que, dans un même peuple, se côtoient des croyances et pratiques religieuses différentes évoque quant à lui les débats actuels sur la pluralité religieuse. Autant de raisons qui donnent à penser que, décidément, il conviendrait que l’Esther de Pierre du Ryer reprenne résolument le chemin des planches. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Esther, de Pierre du Ryer (1644)

Lecture dirigée par : Clément Hervieu-Léger

Avec : Claude Mathieu (Mardochée), Éric Génovèse (Assuérus), Clothilde de Bayser (Vashti), Loïc Corbery (Aman), Clément Hervieu-Léger (Tarsis), Judith Chemla (Esther)

Avec l’aimable autorisation de la Comédie-Française

Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme • hôtel de Saint-Aignan • 71, rue du Temple • 75003 Paris

Métro : Rambuteau ou Hôtel-de-Ville

Réservations : 01 53 01 86 48 ou reservations@mahj.org

Le 25 mars 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 30

10 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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