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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 17:38

Les cœurs battent,
la peau frémit


Par Louise Pasteau

Les Trois Coups.com


« Hamlet, rôle pour comédien ! » Justement, il est là, il arrive, le comédien, avec ses cheveux longs et son tatouage, et un T-shirt sur lequel il y a écrit « I Love New York »… Sans qu’on s’en aperçoive, Hamlet est monté sur le plateau, à jardin. La lumière n’a pas bougé. Les mots ont commencé à sortir. On entend la voix enregistrée du père, qui ordonne le crime. Un projecteur tombe, une trappe s’ouvre, une neige de cendres embaume Hamlet de deuil et de vengeance…

La démesure d’un commun accord s’établit dans la salle et propulse le quatrième mur à un point qui l’en rend magique : l’intrigue pénètre, les choses sont données, on entend la tragédie au mieux. Le lieu est investi, de part en part. Tout le contexte structurel est utilisé. On grimpe sur l’escalier à cour ; on sort par toutes les issues. Les nœuds se font et se défont au travers d’un plateau quasiment vide, mais à la densité folle. On est surpris. Il y a constamment des connotations à ce qui est exposé, l’ensemble fait référence, interpelle sans cesse. À l’instar du treillis vert d’Hamlet, qui fait directement référence à celui de Roberto Zucco, tout est signifiant, rien ne semble avoir été déterminé par un ordre qui serait celui du hasard.

Ainsi, tout ce qui est sur le plateau est utile. Les choses sont réfléchies et cohérentes. L’esthétique, franche, tranche ; s’affirme comme une entité qui tient largement la route. Le rudimentaire de ce qu’on utilise (des bâches, des chaises, un tapis et une couverture de survie) nous donne une représentation nette et arrêtée de l’univers qu’on nous expose. Chaque chose est nécessaire au dispositif dramatique qu’a créé Thierry de Peretti, rien n’est de trop, rien ne manque non plus. La désuétude du radiocassette et du poste stéréo posé plus loin intemporalisent le propos ; et la musique qui semble s’en échapper appuie la dramaturgie avec force. La lumière d’Yves Godin est indescriptible tant elle est constamment adéquate. La projection des indications des lieux et des endroits sur le mur du fond rythme la tragédie sur l’allure des actes. La convention théâtrale se déplace sans cesse. Néanmoins, elle reste toujours compréhensible et pertinente.

« le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet »

© Pierre Grobois

Les comédiens prennent possession de l’espace, qui en sort grandi, empli, habité et transcendé par ces quatre pôles qui s’y déplacent. Le mythe s’actualise, se dévergonde. Les corps existent ; sous une allure vestimentaire plutôt trash et décalée, les cœurs battent, la peau frémit. Le propos est servi et la phrase se tisse avec une justesse et une habileté folles. Tout est clair, vif et limpide. Les mots existent tous, les virgules sont respectées. La musicalité de l’auteur imprègne de sa candeur et de son insolence ce qui nous est raconté. On entend chaque phrase. On comprend chaque geste, chaque bruit. Telle Ophélie qui glisse contre le mur du fond après qu’on l’y ait déposée – entre deux paroles d’Hamlet –, chaque mouvement est d’une justesse incroyable.

Les interprètes excellent. Pascal Tagnati (Hamlet) est bien souvent traversé par le génie. Lisa Martino (Gertrude) est formidable de vérité et d’écoute, de spontanéité et de fantaisie. Quant à Ophélie (Annabelle Hettmann), bien que peu bavarde dans la version koltésienne du drame, elle a autant de force que la vidéo qu’on trouve sur le site web du metteur en scène (www.thierrydeperetti.com/) – plan serré sur le visage de la jeune fille en train de se noyer dans le fond d’une baignoire… Peut-être, éventuellement, l’humour de Koltès aurait pu être un peu moins sous-jacent dans le traitement qui a été fait de la partition de Claudius. Il aurait pu, ainsi, de comique gagner en tragique. Néanmoins, la subtile faiblesse qui émane de l’incarnation de ce dernier est plus qu’à sa place. Tout comme les trois autres comédiens, Thierry de Peretti – qui en outre a eu l’audace de la mise en scène – est là où il faut être.

Les lacets verts d’Hamlet, les bruits judicieux des néons qui s’éteignent et se rallument sans cesse à la fin, la justesse du jeu font de ce spectacle une œuvre qui a le mérite d’en être une, et dont les contours sont aussi clairs que la direction qui a été prise. Je crois que c’est l’une des modernités vers lesquelles doit se tourner le théâtre pour n’être pas submergé de médiocrité et d’archaïsme, pour s’authentifier clairement comme déterminé dans la dynamique d’un courant artistique qui avance au rythme des heures et des minutes, avec ou sans mot, mais dont le corps est plein. 

Louise Pasteau


Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet,
de Bernard-Marie Koltès

Production Polimnia-Compagnie Thierry de Peretti

Coproduction Théâtre de la Bastille-Théâtre de l’Agora-scène nationale d’Évry et de l’Essonne dans le cadre des résidences de création soutenues par la région Île-de-France, C.D.D.B.-
Théâtre de Lorient, C.D.N. d’Orléans-Loiret-Centre, les Affaires culturelles de la mairie d’Ajaccio

Avec le soutien de la collectivité territoriale de Corse
et la participation artistique de l’E.N.S.A.T.T.

Site production : www.polimnia.fr

Mise en scène : Thierry de Peretti et Yves Godin, assistés
de Grégoire Faucheux et Cyril Leclercq

Avec : Thierry de Peretti, Anabelle Hettmann, Lisa Martino,
Pascal Tagnati

Lumière : Yves Godin

Musique|son : Sylvain Jacques

Vidéo : Ange Leccia

Assistante à la mise en scène : Elsa Chausson

Dramaturge : Patrice Spinosi

Régie générale : Antoine N’Guyen

Productrice : Claire Béjanin

Directrice de production : Hélène Orjebin

Régisseur Bastille : Pierre Grasset

Avec la voix de : Jean-Christophe Bouvet

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 20 mars au 20 avril 2008 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 20

20 € | 13 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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