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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Pétrifié
Avec « Ice », voyage fulgurant de cinquante-cinq minutes dans un univers noir et cauchemardesque, le chorégraphe François Verret inonde la grande scène du Théâtre des Amandiers de Nanterre d’une atmosphère étrange, qui n’est pas sans rappeler celle des films de David Lynch.
Une projection ouvre le spectacle. Les images nous laissent deviner la mort d’une femme-pantin et la solitude de celui qu’elle laisse derrière elle. Dans le silence le plus complet, on entre dans l’univers du deuil, du manque, de la douleur, de l’hallucination. Tout le spectacle semble tourner autour de cet homme qui se lance dans la quête obsessionnelle de celle qu’il aime, mais qui n’est plus. « La glace est une métaphore qui opère à une multiplicité d’endroits : en soi, entre deux personnes quelles qu’elles soient, entre deux amants ou bien à travers une micro ou macrosociété dans la perte d’empathie et la duplicité des comportements interindividuels », écrit François Verret, à propos du thème de Ice, le roman de l’écrivaine anglaise Anna Kavan, dont il s’est inspiré pour monter son spectacle.
Le cyclo sur lequel a été projeté le film qui ouvre le spectacle restera descendu à l’avant-scène. Tout se passe comme s’il fermait l’espace scénique qui se retrouve pris entre quatre murs. Les lumières jouent sur son opacité et sa transparence pour créer des effets incroyables : baigner la scène d’une atmosphère enfumée et nauséeuse, donner naissance à des ombres effrayantes, faire apparaître ou disparaître des personnages.
La musique électrifiée créée pour ce spectacle intensifie l’atmosphère étrange que donnent à la scène les jeux de lumière. Une chanteuse, un chanteur et un violoncelliste – dont l’instrument est électrifié – se répondent avec brio et créent une ambiance sonore traduisant avec justesse le profond malaise des interprètes. Leur musique nous prend au ventre, nous serre la gorge, nous plonge dans le cauchemar sans fin de cet homme qui se perd dans sa quête de celle qui l’obsède.
Dans un continuel rituel de possession-dépossession, les corps se désarticulent, se disloquent et se mettent en danse comme des pantins. Les rôles de manipulateurs et de manipulés s’échangent avec une brutalité proche de la tendresse. Chacun se prête à ce jeu pervers de possession. Chacun accepte de se mettre en danger, de faire danser l’autre et de se laisser danser à son tour, pour finir livré à lui-même. Alors, seuls, ces pantins ne s’effondrent pas, bien au contraire. ILs retournent à une certaine animalité, ils semblent entrer dans des transes qui dépassent toutes les limites.
Certaines des images qui naissent sous nos yeux sont d’une beauté inoubliable. Je pense notamment aux prouesses des intervenants circassiens, à la richesse rythmique des claquements de doigts, ou à la mise en abyme de la femme-objet. Me vient, alors, une question : pourquoi n’entrons nous pas pleinement dans ce spectacle ? Peut-être la distance qu’instaure le dispositif scénique entre le public et ce qui se joue au-delà du cyclo est-elle trop importante ? Peut-être les choix de mise en espace des corps sont-ils trop confus ? Les émotions ne nous parviennent malheureusement que trop atténuées, et nous restons trop extérieurs à ce spectacle qui pourrait vraiment nous bouleverser. ¶
Sara Roger
Les Trois Coups
Ice
Mise en scène : François Verret
Sur une idée de Graham F. Valentine
À partir de la lecture d’un texte d’Anna Kavan
Avec : Alessandro Bernardeschi, Mitia Fedotenko, Marta Izquierdo Munoz, Hanna Hedman et François Verret
Musique : Martin Schutz, Graham F. Valentine et Dorothee Munyaneza
Scénographie : Vincent Gadras
Lumières : Christian Dubet et Gwendal Malard
Théâtre des Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre cedex
Location : 01 46 14 70 00
Du 12 au 23 mars 2008 à 20 h 30, sauf le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi
Durée : 55 minutes
24 € | 20 € | 12 €
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