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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 21:35

Comment anéantir l’amour ?


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Marguerite Duras est un auteur complexe, et ses thèmes de prédilection souvent dérangeants. Dans « Agatha », elle raconte l’amour qui unit un homme et une femme. Ils sont jeunes, ils sont beaux, l’amour déborde, les déborde, ils sont frère et sœur. Si l’inceste est au cœur de l’intrigue, cette pièce étrange mérite quelques minutes d’attention, notamment parce qu’elle est très bien mise en scène.

Les premières minutes sont vraiment troublantes. Les deux comédiens de blanc vêtus sont debout sur une plateforme de verre, ronde et inclinée. Ils nous tournent le dos et s’expliquent. Ils rompent. Sans vraiment se mettre en colère, sans vraiment pleurer. Sans rien laisser transparaître. Sans même ciller. Ce début sonne faux, tout est figé, gelé, glacial. Derrière eux se dressent des panneaux blancs, sur lesquels est projetée une image fixe, on dirait de la brume. Grise. Silence. Je suis perplexe.

Heureusement ce flou artistique se dissipe peu à peu. La brume devient écume, la mer remue doucement, à mesure que leurs sentiments et leurs souvenirs rejaillissent et nous sautent aux yeux. À ce moment-là, la pièce devient intéressante et émouvante. Parce qu’on oublie assez vite l’interdit suprême qui est devant nous, parce qu’ils ressemblent à un couple qu’on envierait presque. Ils se sont vus grandir, ils ont tous les souvenirs qu’on rêverait d’avoir avec notre partenaire. Ils se connaissent par cœur. Ils sont enfermés l’un dans l’autre. Ils s’appartiennent. Totalement. Et c’est bien le problème. Elle est venue lui dire qu’elle a décidé d’anéantir cet amour. Une fois pour toutes.

agatha1_kraemer-fw.jpg

« Agatha » | © Jean-Julien Kraemer

La pièce pose cette question : peut-on décider d’anéantir un amour absolu, cet absolu derrière lequel on court tous finalement ? Ou faut-il décider d’en mourir, comme leur a conseillé leur propre mère à l’agonie, n’hésitant pas à dire à sa fille que « tout le monde n’a pas la chance de mourir d’un amour inaltérable »… Si le thème est à la fois éblouissant et étourdissant tant il est beau et difficile, la mise en scène et la scénographie soulignent et subliment le texte de Duras.

En effet, le recours à l’image n’est absolument pas artificiel comme on le déplore souvent. Cet océan, qui se déplie sous nos yeux, devient une très belle mise en abyme de l’histoire d’amour impossible qui nous est racontée. Le verre du plateau, sur lequel évoluent les personnages, se reflète sur les panneaux, créant un effet d’ombre et de lumière saisissant, qui vient ajouter profondeur et relief au jeu des comédiens. Notons d’ailleurs que Lara Guirao, qui interprète Agatha, est bouleversante parce qu’elle parvient à alterner la fillette innocente et la jeune femme dévorée par le désir sans en faire trop. Elle possède cette beauté froide, parfois mécanique et brûlante, en accord avec la dualité de son personnage.

Cette pièce n’est pourtant pas à conseiller à tous les publics. Outre le thème, polémique et complexe, j’ai trouvé le spectacle un peu trop long, monotone. Cette longueur n’est pas due, vous l’aurez compris, ni au jeu des acteurs ni à la mise en scène, mais très certainement au texte de Duras, qui à mon sens se prête assez peu à la scène puisqu’il se cantonne bien souvent au recueil de souvenirs d’enfance. Les dialogues manquent donc parfois de rythme et de dynamique, mais les amateurs de la langue de Duras seront comblés. 

Maud Sérusclat


Agatha, de Marguerite Duras

Compagnie Jacques-Kraemer • 6, place des Épars • 28000 Chartres

02 37 28 28 20 | télécopie : 02 37 36 69 12

compagnie.jacques.kraemer@wanadoo.fr

Mise en scène : Jacques Kraemer

Assistant à la mise en scène : Jean-Philippe Lucas-Rubio

Avec : Lara Guirao et Nicolas Rappo

Scénographie et lumière : Nicolas Simonin

Costumes : Nathalie Berling

Maquillage : Suzanne Pisteur

L’Allan, scène nationale de Montbéliard • rue de l’École-Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.lallan.fr

Durée : 1 h 15

16 € | 12 € | 8 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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