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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 14:40

Job, le cri d’une chair blessée

 

S’il est un texte qui convient au théâtre, c’est bien « Job », livre biblique sulfureux construit comme un procès. Jean Lambert-Wild, directeur de la Comédie de Caen, nous en offre une actualisation âpre, aux échos d’une troublante modernité.

 

Job pouilleux sur son tas de fumier : histoire dramatique d’un homme à qui tout est enlevé pour un simple pari – déroutant – entre Dieu et Satan. Ce conte, qui comporte des récits très archaïques, trouve depuis quelque temps un nouvel écho. Parce qu’il interroge la souffrance, la question de la justice, celle de la déchéance, il demeure actuel. En témoignent ses nombreuses adaptations dès les années 1980, sort exceptionnel réservé à un livre biblique même atypique, telles celles de Dominique Maurin, de Hanokh Levin ou encore d’André Engel.

 

Mais les mots de « Job », et plus encore ses traductions édulcorées, semblent recouverts de la poussière des ans. Le Malheur de Job, de Lambert-Wild, est la découverte d’un tel trésor. Cette œuvre de théâtre est d’abord l’immersion dans un texte et son univers : tout comme le firent en 2001 Jean-Pierre Prévost et Pierre Alferi pour le « Job » de la Bible des éditions Bayard, un nouveau tandem a entrepris de traduire ce trésor de la poésie hébraïque. Quel choc salutaire nous procurent Frédéric Révérend et Dgiz en l’exprimant avec des mots d’aujourd’hui, plus proches de la poésie urbaine que classique. Job prend les accents du rap ou du slam et revêt un jogging. Il se fait clown, nous fait rire de son piètre sort, puis nous plonge dans les tréfonds de sa souffrance, alors que la lumière s’éteint, que l’univers sonore devient oppressant, que son maquillage clownesque devient morbide, le rend blafard : « J’ai reçu la pire des malédictions… » Cette traduction, dont les allitérations évoquent les sons gutturaux de l’hébreu, nous plonge dans le cri, la souffrance de Job. Le texte se fait puissant, vibrant, actuel… nous prend aux tripes.

 

Par un système d’amplification électronique, un écho l’accompagne. Est-ce les artefacts de la longue plainte de l’homme qui s’effondre ou la réponse inaudible de sa femme et de ses amis ? Car il est seul, Job, dans le cri puis le procès qu’il adresse à Dieu. Et ses compagnons sont infirmes à partager sa misère, et même à simplement la connaître. Ceci est admirablement manifesté par une petite innovation dans le monde feutré du théâtre : plutôt que d’éteindre leur portable, les spectateurs sont invités à en donner le numéro avant la pièce et à « surtout » le laisser allumé. Ils reçoivent ainsi par S.M.S. les questions que Job pose et, s’ils le veulent, y répondent : « As-tu reçu du monde plus que tu ne lui as donné ? », « Est-ce plus dur de tout perdre que de n’avoir jamais rien eu ? », « Peut-on avoir honte et n’être pas coupable ? »…

 

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© Tristan Jeanne Valès 

 

Manière de s’adresser directement à chaque spectateur ? de matérialiser que le théâtre doit se faire interpellation ? Pas uniquement. Quand chaque spectateur vibre à la sonnerie qu’il reconnaît comme la sienne, se plonge fasciné dans la lecture puis l’écriture de ses S.M.S., le monde autour disparaît au profit de cette bien virtuelle communication. Quel effroi du comédien qui voit son public se dérober à sa parole, surtout quand elle se fait appel à l’aide, pour la lire médiatisée, aseptisée, inoffensive ! Belle réussite de nous faire toucher à l’absurde d’une communication qui n’entend ni ne compatit, mais se console de peu : « Je ne suis plus qu’une souffrance isolée… » La communauté que forme l’espace d’une heure le public devient celle des interlocuteurs de Job, sa femme, ses amis, qui lui offrent des réponses, « leurs » réponses.

 

Au-delà de l’espace de l’énonciation, au premier plan, apparaît bientôt au second un autre espace, celui de la représentation de ce que vit Job. Après le choc des mots syncopés du slameur, adviennent la lutte puis la grâce des gestes du jongleur Martin Schwietzke, en pyjama rouge, comme les chairs à vif : il lutte désespérément contre la pesanteur de sa vie, matérialisée par de bien dérisoires sacs en plastique, qui se délite en lambeaux, dont chaque morceau peut à chaque instant l’étouffer. Panique. Frénésie de gestes pour tenter de survivre, jusqu’à l’épuisement. À la fin, comme un dénouement, le jongleur s’élève en apesanteur vers le Dieu qu’il n’a cessé d’invoquer, en une assomption de grâce. Paix.

 

« Qui veut bien m’écouter ? Que Shaddaï réponde des charges de mon procureur… » Parole adressée… à un Dieu qui répond, comme le reconnaît Job : « Je te connaissais par ouï-dire, maintenant mes yeux t’ont vu… » Jean Lambert-Wild semble ne garder hélas que le premier interlocuteur de ce dialogue. Parole révoltée aussi : le cri de Job en appelle à Dieu face à une souffrance qu’il considère injuste et non pas inéluctable. Quelle étrange chute du Malheur de Job : l’œuvre s’achève en un « Tenez bon » qui pourrait inviter à supporter l’épreuve en s’en faisant une raison.

 

Cette mise en mots, en sons, en jongle d’un livre blasphématoire de la Bible – procès convoquant des témoins, ou théâtre les figurants d’un drame – demeure malgré ces deux réserves une réussite. Elle en appelle une autre, celle d’un autre texte sulfureux, quelques pages après « Job » dans la Bible hébraïque : le « Cantique des cantiques ». Mais là, c’est une tout autre histoire. Gageons que, tout comme pour le Malheur de Job, Jean Lambert-Wild nous ravirait de bonheur, plus érotique celui-là, mais tout autant charnel. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Malheur de Job, de Jean Lambert-Wild (2008)

Direction : Jean Lambert-Wild

Dramaturgie : Frédéric Révérend

Musique : Jean-Luc Therminarias

Voix : Dgiz, Stéphane Pelliccia

Jongle : Jérôme Thomas, Martin Schwietzke

Lumières : Renaud Lagier, Thierry Sénéchal, Claudio Codémo, Mœren Tesson

Costumes : Françoise Luro, Benoît Gondouin, Antoinette Magny

Maquillage : Catherine Saint-Sever

« Conseiller des ombres et des mystères » : Benoît Monneret

Scénographie : Franck Besson, Thierry Varenne

Régie : Franck Besson, Claire Séguin

Construction : Thierry Varenne, Patrick Le Mercier, Bruno Banchereau, Patrick Demière, Gérard Lenoir, Hubert Rufin, Serge Tarral

Son : Christophe Farion

Flying et illusion : Christian Cécile, Marc-Antoine Coucke

Programmation (systèmes « Amis » et « Luminaria ») : Léopold Frey

Assistante : Aurélia Marin

Équipe technique M.C.93 : Christian Dupeux, Yves Sitbon, Mathias Szlamowicz, Karim Hamache, Bastian Courthieu, Marie-Cécile Viault

Production : la Comédie de Caen-C.D.N. de Normandie

Coproduction : La Coopérative 326, Le Granit (Belfort), M.C.93 (Bobigny), Théâtre de l’Agora (Évry), La Halle aux grains (Blois), Théâtre de Cavaillon, espace Jean-Legendre (Compiègne), Bonlieu (Annecy), Le Volcan (Le Havre)

M.C.93 Bobigny • salle Christian-Bourgois • 1, boulevard Lénine • B.P. 71 • 93002 Bobigny cedex

Métro : Bobigny|Pablo-Picasso

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

Du 10 au 22 mars 2008, du lundi au samedi à 20 h 30 ; dimanche à 15 h 30, relâche le jeudi

Durée : 1 heure

25 € | 17 € | 9 €

Tournée 

– 28 mars 2008, Le Manège (La Roche-sur-Yon)

– 3 avril 2008, espace Jean-Legendre (Compiègne)

– 10 et 11 avril 2008, Théâtre de l’Agora (Évry)

– 15 avril 2008, Théâtre de Chelles

– 29 et 30 avril 2008, La Halle aux grains (Blois)

– 20 mai 2008, Bonlieu (Annecy)

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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