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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 12:44

« Une pièce noire,
plus optimiste qu’une tragédie »


Par Astrid Cathala

Les Trois Coups.com


Carole Thibaut est artiste associée de la Compagnie Sambre. Cette année, elle est écrivaine engagée au Théâtre de l’Est-Parisien. Elle joue, met en scène, écrit, publie… Interview d’une artiste en pleine ébullition, qui n’a pas fini de faire parler d’elle, et petit résumé de sa brûlante activité…

undefined« Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars » est le titre de la pièce que vous avez écrite et mise en scène et dont la création est prévue le 19 mars 2008 au Théâtre de l’Est-Parisien. De quoi parle-t-elle ?

Carole Thibaut : C’est l’histoire d’un vieil homme, dont on apprend qu’il est malade et qui arrive chez sa fille. Ils ne se sont pas vus depuis dix ans, depuis la mort de la mère. La fille s’est bâtie une réussite sociale, un univers extrêmement glacé, fermé, c’est quelqu’un d’assez dur, qui n’a rien construit d’autre que cette réussite sociale. Elle n’a rien construit avec un homme, elle n’a pas d’enfant. Les retrouvailles vont durer toute une nuit. En guise de retrouvailles, on assiste plutôt à une confrontation. Pour moi, cette nuit, c’est une espèce de rituel, de cérémonie funéraire, où ils règlent leurs comptes, et où le père est venu dire à la fille qu’il est malade et qu’il va mourir. On ne saura pas si c’est vrai ou pas. Peut-être qu’il n’est pas si malade que cela et peut-être que c’est une façon de tendre la main. Ils sont d’une maladresse et d’une bêtise sans nom. Mais d’une belle bêtise, car ce sont des gens qui se sont enfermés dans leur douleur, leur haine, leur défense et qui ont un mal fou à ouvrir les portes. La fille a plus de quarante-cinq ans, elle est à un moment donné dans sa vie de femme, les choses sont derrière elle, elle est à un endroit de fragilité très grande pour une femme. Elle a le sentiment de ne plus pouvoir revenir en arrière, c’est pour ça que je lui ai donné cette âge-là. Le père est très âgé aussi. D’un certain point de vue, les vies sont derrière, quelque chose a été tracé, et ils ne sont plus dans un âge où on peut renverser les choses comme ça. Les vies ont été vraiment dessinées avec la haine, la rancœur… La fille pense qu’elle s’est bâtie sans le père. En fait, elle s’est bâtie contre et donc elle s’est bâtie forcément et complètement par rapport au père. Elle est construite de ça aussi, même si c’est contre.

undefinedMoi, ce qui m’intéressait, c’est toute cette espèce de guerre, pleine de maladresse, cette façon qu’ont les êtres humains de se tromper sur eux-mêmes et de ne cesser de se tromper, même dans leurs intentions et leurs motivations par rapport aux choses. Aller au bout de ça, c’est une façon d’essayer de nettoyer le mensonge, enfin de nettoyer, c’est un bien grand mot, mais petit à petit essayer d’enlever les différentes couches de l’oignon, on va dire, et de réussir à atteindre une certaine vérité de rapports – ce n’est pas rien de se débarrasser de quarante ans de mensonge. Sachant que certains êtres parfois se bâtissent totalement dans le mensonge pour se protéger ou pour se défendre. Ça traite aussi des forces, des choses qui nous font bouger, qui nous mobilisent, qui nous meuvent et qu’on ignore. C’est pas forcément parler de psychanalyse ou d’inconscient, mais plutôt de l’inconscience, on va dire, de tout ce qui nous traverse, et dont on pense qu’on est débarrassé, dont on pense qu’on a réglé le problème, dont on pense que c’est pas du tout ça, là où on est, qu’on est ailleurs. Pour moi, ça fait appel, dans la forme aussi, à des ressorts de la tragédie, mais la tragédie qui n’aurait pas une transcendance divine, c’est-à-dire que les êtres humains ne seraient pas reliés, ne lutteraient pas contre un destin qui leur aurait été imposé par au-dessus, mais par ces forces obscures qui les traversent.

Et, donc, même si c’est une pièce qui est assez noire, elle est beaucoup plus optimiste qu’une tragédie, parce qu’il y a quand même la possibilité, s’il y a ce courage chez les êtres, de déjouer le destin puisque le destin on le porte en soi, et qu’il n’y a pas quelque chose de divin ou de magique, ce sont toutes ces forces et tous ces mensonges qui nous constituent qui nous poussent ailleurs que là où on pourrait peut-être être heureux.

Et au milieu de ce duo, il y a un personnage qui revient constamment, qui est l’ami de la fille, et qui est peut-être lui, la possibilité de cette ouverture, de quelque chose qui pourrait exister pour la fille ; mais pour ça, il faut qu’elle règle ses comptes avec le père. L’ami, lui aussi, a un passif, pas au sujet de cette histoire-là, mais il a une histoire parallèle à celle du père, à la figure du père, et lui aussi, par cette histoire-là, va pouvoir avancer dans sa vie enfin, et peut-être sortir de cette état de contre et d’anesthésie. Mais, à mon avis, il y a des gens qui toute leur vie vivent et meurent avec ça, avec ce mensonge-là, et en même temps, le mensonge n’est jamais réglé et c’est ce qui m’intéresse…

undefined« Avec le couteau, le pain » est un spectacle que vous allez reprendre au Théâtre de l’Est-Parisien. C’est aussi une pièce que vous avez écrite et mise en scène et qui place à nouveau la famille au centre de vos réflexions…

Carole Thibaut : Avec le couteau, le pain, je l’ai écrite quatre ans avant les Vieux Pères. Et quand j’ai écrit les Vieux Pères, je n’avais pas remarqué la filiation entre ces deux textes. Les Vieux Pères, c’est venu de la lecture d’une pièce de Lars Norén, la Force de tuer, qui a été un déclencheur, comme souvent quand j’écris. C’est souvent la lecture d’une pièce, d’un roman, la vision d’un film, quelque chose qui me transporte ou qui me met très en colère, et ça me met dans un tel état d’excitation que je me dis : j’ai envie de raconter cette histoire, mais d’une autre manière. Ça révèle des choses en moi et, oui, j’ai envie de les raconter.

La Force de tuer, c’est un père qui revient voir son fils, et là j’avais envie de voir comment ça résonnait avec la fille, parce qu’on est dans une époque où les femmes… Ça ne se pose jamais dans l’histoire théâtrale, la fille est toujours le bras consolateur, porteur, du vieux père. Elle s’oppose à la mère, Antigone, etc… Elle porte le fantôme du père et si la fille s’oppose à la mère, elle ne s’oppose jamais au père. Elle est là pour épauler le père, et je me suis dit que peut-être aujourd’hui, ce serait intéressant de s’interroger, presque de manière mythologique, sur la figure de la fille, en tant que tueuse du père. Est-ce que ça c’est possible, est-ce que ça donne quelque chose de totalement sacrilège ? Parce que ça l’est finalement… Enfin, juste voir comment ça résonne, simplement questionner.

undefinedEt puis, évidemment, je suis à nouveau retombée dans mes obsessions père-fille, et je me suis rendu compte que ça pouvait être une suite très très indirecte mais quand même une suite, cette pièce.

Sachant que l’écriture d’Avec le couteau, le pain est très différente. C’est une écriture très colorée, plus typée pour les personnages, plus grossie, presque « pantin » parfois, alors que pour les Vieux Pères, on est plus dans un théâtre de l’intime, du tragique, l’écriture est plus resserrée, plus précise, plus épurée.

Avec le couteau, le pain, c’est l’histoire du père et de la fille, mais là elle s’appelle la gamine, elle a entre 12 et 18 ans, et on est dans l’univers de l’enfance et de son rapport au monde. Quelle vision, un enfant, une adolescente transporte par rapport au monde des adultes, au monde extérieur ? C’est énorme ce qu’on vit à l’adolescence, c’est monstrueux, c’est extrêmement fort, c’est passionnel. Ça parle de ça. Le trait est grossi, voire caricatural, parce que c’est une vision adolescente, enfin plus enfantine qu’adolescente parce qu’elle n’arrive pas au stade adolescent justement, c’est-à-dire à celui de la révolte et du détachement, parce qu’on ne le lui permet pas non plus. C’est pour ça que la mise en scène fait appel à des jeux d’ombre, à l’esthétique expressionniste, et que c’est très disproportionné. Ces deux textes sont très différents, mais les sujets se relient.

undefinedEt « Istoires des filles », c’est quoi ?

Carole Thibaut : Istoires des filles, c’est une logique. Je travaille autour d’une thématique obsessionnelle en ce moment pour moi et qui ne le sera peut-être plus dans quelque temps. Ce n’est pas prédéterminé, mais je me rends compte que ces trois objets se relient : thématique de la femme et de la place de la fille.

Istoires des filles, c’est un premier volet de cette interrogation sur la place des filles à l’heure actuelle dans la société, en sachant que ça interroge du coup la place des mères. Au travers de différentes rencontres, différents ateliers, j’ai recueilli des paroles, des témoignages, des improvisations de femmes de cultures, de générations et d’âges très différents, pour tenter de voir si à l’intérieur de ça ne se dessinait pas ce que je pressentais déjà, à savoir une sorte d’histoire universelle, malgré toutes ces différences. Partout, on retrouve des points communs. Et, dans ces paroles, revient l’envie d’en parler à leur filles, etc… Istoires des filles, c’est ça, un recueil de témoignages, très peu retravaillé, mis en voix, en espace, et porté par quatre comédiennes. C’était important que ce soit quatre comédiennes professionnelles qui portent cette parole dans des lieux complètement improbables théâtralement, des classes de lycée, de collège, dans des zones parfois difficiles, en banlieue parisienne, des centres sociaux, etc. Ce sont des lectures précédées d’une rencontre, et suivies d’un atelier de retour artistique. C’est un premier volet de recherche, et ensuite je désire pousser plus loin cette interrogation et la prendre en charge, et voir comment elle peut devenir œuvre artistique à part entière.

undefinedVos textes sont édités et le seront prochainement ?

Carole Thibaut : On a voulu prolonger le travail de la Compagnie Sambre. On voulait faire circuler les textes qui, sinon, resteraient à l’état de manuscrit et de représentation. Et se dire que le texte existe, et sur le plateau et sur le papier. Comme personne ne s’est intéressé à ces textes-là, on l’a édité nous-mêmes. On a publié Avec le couteau, le pain, Istoires des filles, et un texte provenant d’un atelier aux éditions Sambre Théâtre, qui ne sont pas une maison d’édition. Et Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars, c’est Lansman qui le publie…

Votre aventure au T.E.P. est faite de quoi ? Qui êtes-vous là-bas ?

Carole Thibaut : Alors là, je suis écrivaine engagée, c’est le terme exact au Théâtre de l’Est-Parisien. C’est en fait artiste associée, c’est-à-dire que je suis salariée, j’ai un salaire tous les mois, et je tiens à le préciser. Il y a plein de gens qui engagent des artistes associés et qui ne les payent pas. Parce que ça fait bien pour un théâtre de dire qu’il a un auteur ou un artiste associé, on le paye pour faire un petit atelier et c’est tout, on s’en sert et on profite des A.S.S.E.D.I.C. Ensuite, on dit que ce sont les intermittents qui grignotent et ne vivent que sur les A.S.S.E.D.I.C. alors que ce ne sont pas les intermittents, mais ceux qui prétendent les employer qui s’en servent. C’est facile d’avoir des associés et de ne pas les payer. Moi, je pourrai associer plein de gens à mon travail, sans les payer, c’est très facile.

undefinedDonc le Théâtre de l’Est-Parisien associe les gens et il les paye. On est salarié tous les mois. Il y a une équipe de comédiens, deux auteurs associés, en sachant que les auteurs sont aussi comédiens, donc on travaille en tant que comédien et comme je suis aussi metteur en scène, je mets aussi en scène mes textes. En tant qu’artiste associée, je ne fais pas qu’écrire. C’est un vrai engagement, et c’est un engagement des deux côtés.

Que va-t-il se passer pour vous ensuite?

Carole Thibaut : Ensuite, je continuerai, comme depuis des années, à être artiste associée à la Compagnie Sambre, qui bénéficie d’une vraie reconnaissance. La compagnie est d’ailleurs conventionnée depuis cette année.

L’année prochaine, je reviendrai sur la banlieue et je travaillerai sur une petite forme, dans laquelle je jouerai aussi. Une forme autonome et hors les murs. Et puis, je joue bientôt dans un spectacle repris au Théâtre du Rond-Point, dans une mise en scène de Jacques Descordes. Il y a de beaux projets à venir…

Que peut-on vous souhaiter de plus alors ?

Carole Thibaut : Je veux un lieu de création… un lieu…

Propos recueillis par

Astrid Cathala


Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars, de Carole Thibaut

Compagnie Sambre • 32-36, rue des Rigoles • 75020 Paris

01 46 36 41 89 | 06 42 78 48 40

www.compagniesambre.org

http://compagniesambre.over-blog.com/

Mise en scène : Carole Thibaut

Assistante à la mise en scène : Anne Contensou

Avec : Catherine Anne, Hocine Choutri, Jean-Pol Dubois

Scénographie : Carole Thibaut

Lumières : Didier Brun

Travail sur le corps : Philippe Ménard

Réalisation décor : Olivier Rambour, Patricia Labache et Yves Cohen

Costumes : Barbara Gassier et Magalie Richard

Théâtre de l’Est-Parisien • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris

www.theatre-estparisien.net

Réservations : 01 43 64 80 80

Du 19 au 29 mars 2008 et du 7 au 25 avril 2008

Avec le couteau, le pain, de Carole Thibaut

Compagnie Sambre • 32-36, rue des Rigoles • 75020 Paris

01 46 36 41 89 | 06 42 78 48 40

www.compagniesambre.org

http://compagniesambre.over-blog.com/

Mise en scène : Carole Thibaut

Avec : Simon Bakhouche, Maryline Even, Karen Ramage, Charly Totterwitz et la participation de Sarah Espour

Scénographie : Carole Thibaut

Lumières : Didier Brun

Construction décor : Yves Cohen

Peintures décor : Patricia Labache

Création sonore : Pascal Bricard

Costumes : Magalie Richard

Théâtre de l’Est-Parisien • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris

www.theatre-estparisien.net

Réservations : 01 43 64 80 80

Mardi 1er avril, jeudi 3 avril et samedi 5 avril 2008 à 19 h 30, mercredi 2 avril et vendredi 4 avril 2008 à 20 h 30

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