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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 22:49

Un pétillant éloge à la liberté

 

La pièce « Anarchie en Bavière », écrite par Rainer Werner Fassbinder au lendemain des évènements de 1968, conserve, trente ans plus tard, la même actualité, alors que certains veulent tourner cette page. Les péripéties d’une révolution anarchiste en Bavière, découpées à la manière d’une revue en une vingtaine de tableaux, sont l’occasion d’interroger les ressorts du changement politique et, plus fondamentalement, le rapport qu’entretiennent la loi et la liberté. À Montreuil puis à Avignon, la compagnie de l’Imminence nous en offre une fraîche et pétulante interprétation.

 

Anarchie en Bavière est l’histoire de l’échec d’une révolution dans une Bavière intemporelle, sclérosée, entourée de toute part par un monde qui, lui, ne change pas. Alors que des révolutionnaires veulent transformer la société, les membres de la famille bourgeoise Heure-Légale entendent bien préserver leurs acquis. Combien ces derniers ont-ils à perdre dans l’aventure, eux qui « ont un compte », une voiture chèrement payée qui peut être brûlée ou réquisitionnée, un couple stable… Le jeu de la compagnie de l’Imminence confronte le geste délié, les vêtements blancs vaporeux, brodés de fleurs des anarchistes au jeu rigide, cadré, et aux costumes sombres et stricts des contre-révolutionnaires.


Selin Oktay joue tour à tour une digne épouse Heure-Légale, corsetée dans son monde, défendant bec et ongles son patrimoine et son mariage, puis une putain prolixe et sexy. Virgil Pons, lui, revêt le costume classique du parfait mari, macho et rangé… et celui du gangster encagoulé. Heureuse transformation qu’opèrent devant nous ces jeunes comédiens, passant d’un rôle à l’autre, traversant les frontières que l’ordre social dessine, comme pour nous dire que nous sommes des deux côtés.


Cette Anarchie interroge les rôles dévolus aux genres, que se soit dans la vision romantique de l’amour comme dans l’institution du mariage, où « il est bon de s’appartenir ». Elle questionne l’argent, l’attachement affectif aux biens, la propriété privée, les frontières, la justice qui emprisonne, les Églises… Mais la pièce montre dans le même temps que leur simple abolissement, fondé sur l’utopie que « la vie peut s’organiser elle-même », se révèle impraticable, car il fait disparaître ce qui structure l’individu et le rassure.


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« Anarchie en Bavière » | © Maxime Grosse


Plus qu’une réflexion circonstanciée sur les modalités d’un changement politique qui a quelque chance d’aboutir, la pièce du dramaturge et réalisateur bavarois scrute les difficiles et nécessaires rapports entre loi et liberté. Le discours libertaire est-il convainquant ? La libération peut-elle atteindre des êtres engoncés dans leur confort, en particulier celui que procurent la loi ou les décisions prises par autrui ? Fassbinder répond à cela par l’évidence : la libération de l’autre ne peut s’imposer par la force au risque que la volonté de bien faire devienne tyrannique. L’auteur le dit lui même : « Le problème, c’est qu’il y a toujours une classe qui veut en éduquer une autre : un homme, sa femme ; un homme, un autre homme. Toujours le rapport dominant-dominé, le rapport maître-esclave. »


Fassbinder ne déconstruit pas seulement ce que l’analyse marxiste peut avoir d’indéfini, il place le processus de libération sociale au cœur même de la personne, tiraillée entre son désir de liberté et celui de la sécurité que procure la loi ou la propriété. Cela est admirablement servi par la présente adaptation, par les costumes et attitudes, mais aussi par l’utilisation de l’espace scénique. Quand les Heure-Légale sont cantonnés à l’espace clos de la scène, les jeunes anarchistes investissent toute la salle, faisant même du public l’acteur d’une des scènes, celle qui interroge la fonction du théâtre et le sens de l’art.


Face à l’amoralité de la loi prise pour elle-même, quand elle dispense la personne d’être responsable de ses choix, ce beau moment de théâtre invite à exercer sa liberté : Phénix, l’une des filles Heure-Légale, renaît littéralement en s’émancipant de sa famille, en assumant son désir, en s’ouvrant au plaisir. Lucie Navarre tient ce rôle de manière lumineuse, passant de l’angoisse du viol à l’abandon du corps qui s’offre, son jeu prolongé par un costume-chrysalide qui révèle, sous le froc initial, une robe à facettes qui tachette de lumière l’espace alentour.


Les derniers panneaux de cette interprétation rythmée, pétillante, apportent une couleur plus froide à la pièce, soulignée par un éclairage bleuté : un Heure-Légale, voyant la jeunesse qui lui échappe alors qu’elle jubile chez un enfant, assassine la vie qui désormais lui fait horreur. Sidney Pinhas, tel un Chronos moderne, jouet d’une malédiction qui le dépasse, ôte la vie par un baiser sur la bouche. Fassbinder, rendu à la vie par cette prometteuse compagnie, nous invite ainsi à ne pas tuer dans l’œuf les frémissements de la liberté. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Anarchie en Bavière (Anarchie in Bayern), de Rainer Werner Fassbinder (1969)

Traduction française de 1985

Mise en scène : Iris-Edwige Gaillard

Avec : Tamara Buschek, Flavien Cornilleau, Étienne Durot, Géraldine Moreau-Geoffrey, Selin Oktay, Lucie Navarre, Sidney Pinhas, Virgile Pons, Élise Pradinas, Émilie Piponnier

Scénographie : Maxime Grosse

Réalisation vidéo : Virgile Pons

Production : compagnie de l’Imminence

Studio-Théâtre de Montreuil, salle Epstein • 52, rue du Sergent-Bobillot • 93100 Montreuil

Du 21 février au 8 mars 2008, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 15

49 € | 40 € | 29 € | 17 €

Théâtre de l’Étincelle • 14, place des Études • 84000 Avignon

Durant tout le Off du Festival d’Avignon, du 10 juillet au 2 août 2008, tous les jours à 21 heures

Réservation : 04 90 85 43 91

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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