Mardi 18 mars 2008 2 18 /03 /Mars /2008 18:32

Un triptyque en demi-teinte

 

On connaît Marie Ndiaye pour ses romans, moins pour son œuvre théâtrale. Le Théâtre des Quartiers-d’Ivry propose une petite incursion en trois pièces et six heures dans cet univers inquiétant et étrange, avec « Rien d’humain », « les Serpents » et « Hilda ». Trois metteurs en scène et trois regards croisés sur une même écriture.

 

Ce triptyque n’a pas été conçu comme tel par Marie Ndiaye. Il s’agit d’une composition a posteriori, que l’on doit aux metteurs en scène, sensibles à l’omniprésence du thème de la dévoration. D’une pièce à l’autre, la logique est en effet la même : créer un rapport de force, une situation de domination, dont le langage est un révélateur. Réinvestissant dans une langue « quasi classique » un enjeu classique du théâtre – la relation triangulaire du savoir, du pouvoir et du vouloir –, Marie Ndiaye construit un univers singulier entre réalisme et onirisme. Du « réalisme exagéré », précise-t-elle. De fait, partant de lieux, de situations et de personnages plutôt communs, elle nous fait pénétrer progressivement, à force de motifs récurrents – la maison, le seuil, l’enfance –, dans un univers trouble imprégné d’images mythiques.


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© Bellamy


L’on percevra ainsi, dans les Serpents une réminiscence du Moloch qui dévore sa progéniture. Rien d’humain, en revanche, se construit comme un film noir, où le danger et les atmosphères lugubres suscitent une inquiétante étrangeté. Quant à Hilda, beaucoup plus réaliste que fantastique, l’auteure porte un message fortement politique. Les trois pièces ont cependant un thème en commun, malgré leur forme diverses : le vampirisme.


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© Bellamy


Sur cette base partagée, les metteurs en scène ont travaillé dans des directions fort différentes. Si la proposition d’Élisabeth Chailloux pour Hilda déçoit – la scénographie est sans réel parti pris, l’usage de la vidéo semble trop anecdotique, le jeu n’a en outre aucune intensité –, en revanche, celle de Christian Germain pour Rien d’humain et surtout de Julia Zimina pour les Serpents sont fortes d’une interprétation très personnelle. Le premier, sensible à l’influence de David Lynch, recompose l’ordre du monde grâce à deux espaces mobiles figurant les intérieurs, un écran géant, parfois écran de fumée, qui voile la réalité, ainsi qu’un usage ingénieux de la vidéo. De même, les personnages mutent, se métamorphosent, leur langue par moments dérape, laissant échapper les traces d’un inconscient qu’ils ne maîtrisent plus. La mise en scène est recherchée, et pourtant, l’on est gêné par un jeu trop inégal pour être convaincant.


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© Bellamy


La proposition la plus séduisante est sans doute celle de Julia Zimina, qui nous entraîne dans un espace trouble, très noir pour un jour d’été (la scène se joue un quatorze juillet), peuplé par des êtres inquiétants. Il y a Mme Diss venue demander de l’argent à son fils, que l’on se contentera d’imaginer, terré dans son antre, derrière un champ de maïs. Son ex-belle-fille, Nancy, qui l’accompagne, et France, son actuelle belle-fille, qui garde l’entrée de la maison. Il est aussi question d’un enfant mort dans l’indifférence… Afin de figurer le jeu sur le seuil (entre l’intérieur de la maison et l’extérieur, entre la réalité et le fantastique notamment), l’espace scénique est traversé par une ligne courbe « plantée » d’ampoules sur un pied. Elle symbolise le champ de maïs, le feu d’artifice qui se prépare ou un serpent qui ondule. C’est beau et plutôt efficace. Le jeu des trois comédiennes est à la hauteur de la trouvaille : subtil et ambigu. La pièce, un peu longue mais riche d’un style très travaillé, d’une mise en scène originale et d’une interprétation intense, est celle qui nous laissera les plus fortes impressions.


Ce triptyque en demi-teinte peut, en somme, être abordé comme une tentative pour explorer, sans l’épuiser, l’univers obscur de Marie Ndiaye. Les résultats de l’expérience sont incertains, mais la démarche est estimable. Rien d’humain et les Serpents, pièces jusqu’alors radiophoniques, n’avaient en effet jamais été montées. 


Cédric Enjalbert

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Trityque, de Marie Ndiaye

Rien d’humain

Mise en scène : Christian Germain, assisté de Juliette Subira

Avec : Sandra Faure, Emmanuel Fumeron, Clara Pirali

Création sonore et vidéo : Yann le Hérissé

Chorégraphie : Gilles Nicolas

Les Serpents

Mise en scène : Julia Zimina

Avec : Éléonore Briganti, Céline Chéenne, Hélène Lausseur

Musique composée et interprétée par Vadim Sher

Hilda

Mise en scène : Élisabeth Chailloux, assistée de Clémence Barbier et Louise Loubrieu

Avec : Clémence Barbier, Élisabeth Chailloux, Étienne Coquereau et Catherine Mongodin

Vidéo : Michaël Dusautoy

Son : Anita Praz

Scénographie et lumière : Yves Collet

Costumes : Dominique Rocher

Assistant à la scénographie : Mathieu Bianchi

Assistant lumière : Gabriel Guenot

Théâtre des Quartiers-d’Ivry • 69, avenue Danielle-Casanova • 94200 Ivry

Réservations : 01 43 90 11 11

www.theatre-quartiers-ivry.com

Du 12 mars au 6 avril 2008 à 20 h, Hilda le mercredi, les Serpents le jeudi, Rien d’humain le vendredi, l’intégrale (Rien d’humain, les Serpents, Hilda) samedi et dimanche à 16 heures, relâche lundi et mardi

19 € | 12 € | 9 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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