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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 15:43

Un enfant aux yeux rieurs


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Découvreur d’écritures actuelles, le Théâtre du Rond-Point fait un saut dans le passé, en proposant des extraits du « Journal » de Jules Renard (1817-1910). Citant également quelques « Brèves de comptoir » et autres perles de « Musée haut, musée bas » de Jean-Michel Ribes, cette anthologie grivoise use du trait d’esprit comme trait d’union entre les xixe et xxe siècles. Mais, si l’interprétation de Jean-Louis Trintignant brille par sa sobriété, l’ensemble n’échappe pas à un certain anachronisme ni à une certaine complaisance.

« Un mauvais acteur. Les applaudissements le rendent pire. » Cinglante, la phrase résonne comme un avertissement aux spectateurs. Farceur, Jean-Louis Trintignant jongle avec les bons mots, et s’amuse des multiples facettes de son talent. Tour à tour espiègle, séducteur et mélancolique, il évoque les charmes des femmes d’antan, les frasques mondaines de la IIIe République, et la douleur atemporelle des deuils.

Dans ce mélange de considérations actuelles et inactuelles, on devine, à regret, un traitement thématique trop évident : les femmes, la politique, l’écriture, le bonheur, la mort. Mais, au gré des grivoiseries, les vérités fusent : « Il ne s’agit pas que de tomber amoureux. Encore faut-il pouvoir se relever » ou « La modestie n’est toujours que de la fausse modestie ». L’humour touche parfois à l’absurde : « Chez nous, les plafonds étaient si bas qu’on servait la soupe dans des assiettes plates » ou « Je suis exaspéré quand j’entends le mot renard et qu’il n’est pas précédé de Jules ».

Le Journal évoque aussi les drames : la mort du père – « Puis-je vivre cent ans ou mille ans, je ne verrai plus mon père » – ou encore, plus tard : « Je pense que je pense moins à mon père ». Il y a même la guerre et ses privations : « Un jour, il mangea son chien. À la fin du repas, quand il ne restait plus que quelques os, il dit : “Médor aurait adoré” ». L’esprit vire par moments au vitriol : « Ma belle-mère est morte le 1er janvier. Pour les fêtes » ou « Elle devrait bientôt mourir. Si tout va bien ».

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Jean-Louis Trintignant | © Brigitte Enguérand

Entouré de trois comédiens – Joëlle Belmonte, Jean-Louis Bérard et Manuel Durand –, Jean-Louis Trintignant partage avec ses compagnons une évidente complicité. Assis à une table de bistrot, face public, ils ébauchent quelques mouvements, s’interpellent, échangent certaines répliques. La mise en scène brille par sa sobriété. L’interprétation, souvent juste, laisse déjà deviner quelques personnages. Le jeu n’est pas loin, et c’est un vrai plaisir.

De ce marathon de mots, on retiendra un historique surréaliste du Théâtre du Rond-Point, qui fut tout à tour « une salle de spectacles, un lupanar, un dépôt de munitions, un sanatorium, un territoire ennemi, le siège de l’amicale franco-suédoise, un cinéma turc… ». Mais, incontestablement, la meilleure scène reste un duo entre Jean-Louis Trintignant et Jean-Louis Bérard, jouant deux hommes qui se déclarent leur amour. On admire leur jeu, à peine esquissé, tout en force et retenue.

Sous une pluie d’applaudissements, les comédiens, manifestement heureux, soulagés de cette première parisienne, semblent eux-mêmes étonnés de leur succès. Au moment des saluts, on surprend un geste, tendre, à l’égard de Jean-Louis Trintignant, pour l’aider à se lever. Soudain, on se souvient de son âge. Pourtant, sur scène, l’acteur ressemble à un enfant, aux yeux rieurs.

Puis, au-delà de l’émotion, on se demande ce que l’on retiendra de tout cela. Une chronique délicieusement anachronique ? On s’interroge aussi sur la cohérence chronologique des extraits de Brèves de comptoir et de Musée haut, musée bas, ajoutés au projet initial. On regrette par ailleurs l’élégance du premier titre, Journal de Jules Renard, remplacé par l’éloquence d’un nom de star, « Jean-Louis Trintignant », en grandes lettres rouges. Découvreur de talents, le directeur du théâtre serait-il, aussi, un auteur en quête d’acteur célèbre ? 

Estelle Gapp


Voir l’interview dans le Monde du 20 mars 2008


Jean-Louis Trintignant, textes de Jules Renard et Jean-Michel Ribes

Mise en scène : Jean-Louis Trintignant, avec la complicité de Gabor Rassov

Avec : Joëlle Belmonte, Jean-Louis Bérard, Manuel Durand, Jean-Louis Trintignant

Création lumière : Alain Chapuis

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 0892 701 603

http://www.theatredurondpoint.fr/

Du 14 mars au 19 avril 2008 à 18 h 30, relâche les dimanche et lundi

Durée : 1 h 10

33 € | 24 € | 20 € | 14 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Eva Lunaba 27/09/2009 12:34


Jacques Prévert, Boris Vian, Robert Desnos
Trois poètes libertaires du XXème siècle
c'Était la première représentation de cette création, un conteur digne du déserteur ^^
Dans son regard, toute l'espièglerie de l'enfant, la sagesse d'un vieil homme et la flamme d'un amant ^^
http://www.francebilletjunior.com/place-spectacle/manifestation/Poesie-J--PREVERT---B--VIAN---R--DESNOS-LAT26.htm




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