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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une distribution parfaite
Après le succès d’« Un tramway nommé désir », Didier Carette et Olivier Jeannelle continuent à scruter l’être humain dans « la Cerisaie » de Tchekhov. C’est dans un décor en clair-obscur que les metteurs en scène ont choisi de présenter une société russe en plein bouleversement à l’aube du xxe siècle et la souffrance individuelle d’une noblesse qui doit faire le deuil d’une vie facile.
Partie de sa Russie natale il y a cinq ans, Lioubov Andreevna est de retour. Ici, rien ne semble avoir changé depuis l’âge d’or de son enfance : famille, amis et voisins l’accueillent comme une reine adorée et la cerisaie est en fleurs. Pourtant tout est différent : la Russie a fait sa révolution et Lioubov Andreevna, ruinée par une trop grande générosité et une volonté de vivre coûte que coûte, appartient déjà à un autre temps. La propriété est mise en vente aux enchères pour payer les dettes. Seul Lopakine, l’ancien fils de moujik devenu riche, a les pieds sur terre, et c’est à lui que reviendra la Cerisaie.
La scène s’ouvre sur un homme, sacoche sur les genoux, qui attend. C’est Lopakhine, qui souffre de ses origines autant qu’il en est fier. Sa personnalité ne se résume-t-elle pas à cette réplique à la femme qui le rejoint sur scène : « Quand je lis, je m’endors. » Ils attendent l’arrivée de Lioubov Andreevna. Soudain, tout s’enchaîne, et tous les personnages arrivent, joyeux d’avoir retrouver Lioubov. Et les voilà partis dans une recherche désespérée du bonheur alors que tout est perdu pour eux, gens de la Cerisaie.
© Patrick Moll
Les textes ont pu subir plusieurs arrangements plus ou moins habiles. En tout cas, nulle place n’est laissée à l’ennui grâce à un jeu d’acteurs juste. Ici, chaque personnage est une pierre essentielle à l’édifice. Aussi, la distribution se doit d’être parfaite. Et elle l’est. La rayonnante et bouleversante Lioubnov Andreevna est magnifiquement interprétée par Marie-Christine Colomb. Didier Carette apporte la force et la désinvolture qu’il faut à Gaev, le frère insouciant. C’est un Gaev bon et drôle, ridicule et pathétique. Quant à Olivier Jeannelle, il joue un Lopakhine à la fois émouvant, tendre et grossier.
Le décor est volontairement dépouillé, noir et sombre. L’espace est nu comme pour balayer sur son passage un monde finissant, un abri hors du siècle. Ce sont les lumières et les fumigènes qui recréent l’angoisse et le désespoir dans un crescendo dramatique. Par ailleurs, le décor est sur deux niveaux : l’avant-scène, où se joue le texte original ; l’arrière-scène, lieu de « pièces parallèles », osées par les metteurs en scène, à l’écart de la pièce de Tchekhov. En fond de plateau, un rideau rougeoyant symbolise le bonheur. Et ce rideau qui danse devient un bonheur désespéré, répondant à une Lioubov qui attend la fin d’une histoire que son intuition lui raconte.
© Patrick Moll
La musique est omniprésente dans cette interprétation et rythme les différentes étapes. Elle recrée l’atmosphère à la fois tragique et joyeuse de l’histoire. Au son du violoncelle et de la guitare, Lioubov rit, pleure. Elle rit des petits riens de son enfance joyeuse, et pleure son petit garçon noyé dans la rivière de cette Cerisaie, qu’elle aime pourtant. Certes, il fallait oser certains choix musicaux. Lorsque, à la fin de la pièce, Lopakhine prend possession de la Cerisaie, c’est sur un air de hard-rock qu’il devient cet odieux propriétaire, nouveau riche se couvrant vulgairement le corps de champagne.
Malgré cette lecture neuve, il suffit de quelques minutes pour s’adapter, le temps de ranger les versions qui meublent nos mémoires, celle nostalgique et romantique de Georgio Strehler, celle si belle et pleine d’émotion de Peter Brook. L’essentiel demeure : la poésie de Tchekhov. ¶
Emmanuel Renou
Les Trois Coups
La Cerisaie, d’Anton Tchekhov
Mise en scène : Didier Carette et Olivier Jeannelle
Assistants : Régis Goudot et Hélène Mavel
Avec : Didier Carette, Charlotte Castellat, Marie-Christine Colomb, Dominique Delavigne, Marie Dompnier, Antoine Fleury, Georges Gaillard, Olivier Jeannelle, Victor Lenoble, Aurélie Leroux, Victoria Manley, Stanislas Michalski, Anne Pintureau, Laurent Perez
Création musicale : Charlotte Castellat et Stanislas Michalski
Scénographie, décor : Catherine Blanc, Jean Castellat, Yvon Aubinel
Costumes : Brigitte Tribouilloy
Création lumière : Alain Le Nouëne
Régie son : Richard Granet
Coproduction Caligari Productions-Groupe Ex-abrupto
Théâtre Sorano • 35, allées Jules-Guesde • 31000 Toulouse
Réservations : 05 34 31 67 16
Du 11 au 29 mars 2008, mardi, mercredi et jeudi à 20 heures, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures
9 € à 19 €
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